«C'est pour vous, Haendel, dit Herbert qui était sorti et rentrait en la tenant, et j'espère que ce n'est rien de mauvais.»
Il faisait allusion au lourd cachet noir de l'enveloppe et à sa bordure noire.
La lettre était signée Trabb et Co; elle contenait simplement que j'étais un honoré monsieur, et qu'ils prenaient la liberté de m'informer que Mrs Gargery avait quitté ce monde le lundi dernier à six heures vingt minutes du soir, et que ma présence était réclamée à l'enterrement le lundi suivant, à trois heures de l'après-midi.
[CHAPITRE VI.]
C'était la première fois qu'une tombe s'ouvrait sur la route de ma vie, et la brèche qu'elle fit sur ce terrain uni fut extraordinaire. La figure de ma sœur dans son fauteuil, auprès du feu de la cuisine, me poursuivit nuit et jour. Mon esprit ne pouvait se figurer que ce fauteuil pût se passer d'elle, et quoiqu'elle n'eût tenu depuis longtemps que peu de place dans ma pensée, je me sentis pourchassé par les idées les plus étranges. Tantôt je croyais qu'elle courait après moi dans la rue, tantôt qu'elle frappait à la porte. Dans ma chambre, avec laquelle elle n'avait jamais eu le moindre rapport, je m'imaginais perpétuellement entendre le son de sa voix, voir sa figure couverte de la pâleur de la mort, et apercevoir la forme de son corps.
Mon enfance avait été telle, que je pouvais à peine me souvenir de ma sœur avec tendresse; mais je suppose qu'une certaine somme de regrets peut exister sans beaucoup d'affection. Sous cette influence, et peut-être pour compenser l'absence d'un sentiment plus doux, je fus saisi d'une violente indignation contre l'assassin qui l'avait fait tant souffrir, et je sentais qu'avec des preuves suffisantes, j'aurais été capable de poursuivre de ma vengeance Orlick, ou tout autre, jusqu'à la dernière extrémité.
Ayant écrit à Joe pour lui offrir des consolations et pour l'assurer que je me rendrais à l'enterrement, je passai les jours qui suivirent dans le curieux état d'esprit que je viens de décrire. Au jour fixé, je partis de grand matin, et descendis au Cochon bleu, assez à temps pour aller à pied jusqu'à la forge.
C'était un jour d'été. Tout en marchant, le temps où j'étais une pauvre petite créature sans appui, et où ma sœur ne m'épargnait pas, me revenait vivement à l'esprit, mais en teintes légères et adoucies. Le souffle même des fèves et des trèfles murmurait à mon cœur qu'un jour viendrait où il serait bon pour ma mémoire que ceux qui marcheraient sous le soleil fussent apaisés en pensant à moi, comme je l'étais en pensant à ma sœur.
Enfin, j'arrivai en vue de la maison. Je vis que Trabb et Co avaient commandé tout ce qui était nécessaire pour les funé-railles, et qu'ils avaient pris possession de la demeure de Joe. Deux êtres sinistres et ridicules, tenant chacun une canne recouverte d'un crêpe noir, comme si cet instrument pouvait communiquer la plus petite consolation à qui que ce fût, étaient postés devant la porte de la maison; je reconnus l'un d'eux, un petit postillon renvoyé du Cochon bleu pour avoir versé un jeune couple dans un fossé le matin même du mariage, par suite de son état d'ivresse qui l'obligeait à monter à cheval en tenant ses deux bras croisés autour du cou de l'animal. Tous les enfants du village, et la plupart des femmes admiraient ces noires sentinelles, et les fenêtres closes de la maison et de la forge. Quand j'arrivai, une des deux sentinelles, l'ancien postillon, frappa à la porte pensant que j'étais trop épuisé par la douleur pour qu'il me restât la force de frapper moi-même.