—Tous les mouchoirs dehors! cria en ce moment M. Trabb d'une voix affairée. Les mouchoirs dehors, nous sommes prêts!»
Nous portâmes donc nos mouchoirs à nos visages, comme si nous saignions du nez, et nous nous mîmes deux par deux. Joe et moi. Biddy et Pumblechook. M. et Mrs Hubble. On fit faire à la dépouille mortelle de ma sœur le tour par la porte de la cuisine; et, comme c'est un point important dans un convoi funèbre que les six porteurs soient étouffés et aveuglés sous une horrible housse en velours noir à bordure blanche, le convoi ressemblait à un monstre aveugle avec douze jambes humaines, se traînant et avançant sous la direction des deux conducteurs—le postillon et son camarade.
Les voisins cependant approuvaient hautement ce cérémonial, et on nous admira beaucoup lorsque nous traversâmes le village. La partie la plus jeune et la plus agitée de la commune se précipitait à travers le cortège sans s'inquiéter de le couper, ou restait à nous attendre pour nous voir défiler aux endroits les plus avantageux. Alors les plus intrépides criaient d'un ton exalté à notre approche des coins où ils stationnaient:
«Les voici!... les voilà!...
Et nous n'étions pas du tout réjouis. Pendant cette marche je fus on ne peut plus vexé par l'abject Pumblechook qui se trouvant derrière moi persista tout le long du chemin—croyant avoir une attention délicate—à arranger mon crêpe flottant et à étendre les plis de mon manteau. Plus tard mon attention fut attirée par l'expressif orgueil de M. et de Mrs Hubble qui se gonflaient et s'enorgueillissaient démesurément de faire partie d'un convoi si distingué.
Nous aperçûmes enfin la ligne des marais qui s'étendait lumineuse devant nous, avec les voiles des vaisseaux sur la rivière, dont ils semblaient sortir, et nous arrivâmes au cimetière, auprès des tombes de mes parents, que je n'avais jamais connus:
FEU PHILIP PIRRIP
de cette paroisse
et aussi
GEORGIANA
épouse du ci-dessus.
On déposa tranquillement ma sœur dans la terre, pendant que les alouettes chantaient dans les airs, et qu'un vent léger faisait se jouer sur le sol les magnifiques ombres des nuages et des arbres.
Je ne parlerai pas de la conduite toute mondaine de Pumblechook devant la tombe. Je dirai seulement que toutes ses politesses m'étaient adressées, et que même, lorsqu'on lut ces nobles passages des Écritures qui rappellent à l'humanité qu'elle n'a rien apporté en ce monde, et qu'elle n'en peut rien emporter, et comment elle passe comme une ombre, je l'entendis grommeler je ne sais quoi sous forme de réserve mentale, d'un jeune monsieur de sa connaissance qui venait d'arriver à une immense fortune, d'une manière tout à fait inattendue. Quand nous rentrâmes il eut la hardiesse de me dire qu'il aurait souhaité que ma sœur pût connaître que je lui avais fait tant d'honneur et de me laisser entendre qu'elle eut considéré que sa mort ne payait pas trop un tel honneur. De retour à la maison, il but ce qui restait de sherry, et M. Hubble but le porto, et tous deux se mirent à causer de choses et d'autres, ce qui, je l'ai remarqué depuis, est l'habitude générale dans ces occasions, comme si les survivants étaient d'une tout autre race que le défunt et reconnus immortels. Enfin, Pumblechook partit avec M. et Mrs Hubble pour passer la soirée chez eux, j'en étais convaincu, et pour dire au Trois jolis bateliers qu'il était le fondateur de ma fortune et mon premier bienfaiteur.
Quand ils furent tout partis, et quant Trabb et ses hommes, mais non son garçon, eurent serré l'appareil de leurs momeries dans des sacs, et qu'ils furent partis aussi, la maison me parut plus saine. Bientôt après, Biddy, Joe et moi, nous nous assîmes devant un dîner froid; mais nous dînâmes dans le salon, et non dans la vieille cuisine, et Joe était si excessivement attentif à ce qu'il faisait avec son couteau, sa fourchette et la salière et tout le reste, qu'il y avait une grande gêne entre nous. Mais après dîner, quand je lui eus fait prendre sa pipe pour aller flâner avec lui dans la forge, et que nous nous fûmes assis ensemble sur le grand bloc de pierre dans la rue, tout alla mieux. J'avais remarqué qu'après l'enterrement Joe avait changé ses habits, de manière à établir un compromis entre ses vêtements du dimanche et ceux de tous les jours: il avait ainsi l'air plus naturel et paraissait réellement l'homme qu'il était.