Nous mangeâmes toutes les rôties et bûmes du thé en proportion, et il était réjouissant de voir combien après le repas nous étions tous chauds et graisseux. Le vieux surtout aurait pu passer pour un vieux chef de tribu sauvage nouvellement huilé; après un moment de repos, miss Skiffins, en l'absence de la petite servante, qui, à ce qu'il paraît, se retirait dans le sein de sa famille les après-midi du dimanche, lava les tasses à thé, comme une dame qui le fait pour s'amuser, et de manière à ne pas se compromettre vis-à-vis d'aucun de nous; puis elle remit ses gants verts, et nous nous groupâmes autour du feu. Alors Wemmick dit:
«Maintenant, vieux père, lisez-nous le journal.»
Wemmick m'expliqua, pendant que le vieux tirait ses lunettes, que c'était une vieille habitude, et que le vieillard éprouvait une satisfaction infinie à lire le journal à haute voix.
«Je ne chercherai pas de prétexte pour l'en empêcher, dit Wemmick; car il a si peu de plaisir.... Y êtes-vous, vieux père?
—J'y suis, John, j'y suis! répondit le vieillard, en voyant qu'on lui parlait.
—Faites-lui seulement un signe de tête de temps en temps, quand il quittera le journal des yeux, dit Wemmick, et il sera heureux comme un roi. Nous écoutons, vieux père.
—Très bien, John, très bien! repartit le joyeux vieillard, si content et si affairé, que c'était vraiment charmant de le voir.
Le vieillard, en lisant, me rappela la classe de la grand'tante de M. Wopsle, avec cette plaisante particularité, que sa voix semblait sortir par le trou de la serrure. Comme il avait besoin que les chandelles fussent près de lui, et comme il était toujours sur le point de brûler, soit sa tête, soit le journal, il demandait autant de surveillance qu'un moulin à poudre. Mais Wemmick était également infatigable dans sa douceur et dans sa vigilance, et le vieux continuait à lire, sans se douter des nombreux dangers dont on le sauvait à tout moment. Toutes les fois qu'il levait les yeux sur nous, nous exprimions tous le plus grand intérêt et la plus grande attention, et nous lui faisions des signes de tête jusqu'à ce qu'il continuât.
Comme Wemmick et miss Skiffins étaient assis l'un à côté de l'autre, et comme j'étais, moi, dans un coin obscur, j'observai une extension longue et graduelle de la bouche de M. Wemmick, en même temps que son bras se glissait lentement et graduellement autour de la taille de miss Skiffins. Avec le temps, je vis paraître sa main de l'autre côté de miss Skiffins; mais, à ce moment, miss Skiffins l'arrêta doucement avec son gant vert, ôta son bras, comme si c'eût été une partie de son propre vêtement, et, avec le plus grand sang-froid, le déposa sur la table devant elle. Le calme de miss Skiffins, pendant cette opération, était un des spectacles les plus remarquables que j'eusse encore vus, et on aurait presque pu croire qu'elle le faisait machinalement.
Bientôt je vis le bras de Wemmick qui recommençait à disparaître, et graduellement je le perdis de vue. Un peu après, sa bouche commença à s'élargir de nouveau. Après un intervalle d'incertitude qui, pour moi du moins, fut tout à fait fatigant et presque pénible, je vis sa main paraître de l'autre côté de miss Skiffins. Aussitôt miss Skiffins l'arrêta avec le calme d'un placide boxeur, ôta cette ceinture ou ceste, comme la première fois, et la posa sur la table. Supposant que la table était l'image du sentier de la vertu, je dois déclarer que, pendant tout le temps que dura la lecture du vieux, le bras de Wemmick s'éloigna continuellement de ce sentier, et y fut non moins continuellement ramené par miss Skiffins.