Je la voyais souvent à Richmond, j'entendais souvent parler d'elle en ville, et j'avais coutume de la promener souvent sur l'eau avec les Brandleys. Il y avait des pique-niques, des fêtes de jour, des spectacles, des opéras, des concerts, des soirées et toutes sortes de plaisirs, auxquels je l'accompagnais toujours, et qui étaient autant de douleurs pour moi. Jamais je n'eus une heure de bonheur dans sa société, et pourtant, pendant tout le temps que duraient les vingt-quatre heures, mon esprit se réjouissait du bonheur de rester avec elle jusqu'à la mort.

Pendant toute cette partie de notre existence, et elle dura, comme on le verra tout à l'heure, ce que je croyais alors être un long espace de temps, elle ne quitta pas ce ton froid qui dénotait que notre liaison nous était imposée; par moments seulement il y avait un soudain adoucissement dans ses paroles, ainsi que dans mes manières, et elle semblait me plaindre.

«Pip!... Pip!... dit-elle un soir en s'adoucissant un peu, pendant que nous étions retirés dans l'embrasure d'une fenêtre de la maison de Richmond, ne voudrez-vous donc jamais vous tenir pour averti?

—De quoi?...

—De moi.

—Averti de ne pas me laisser attirer par vous, est-ce là ce que vous voulez dire, Estelle?

—Ce que je veux dire? Si vous ne savez pas ce que je veux dire, vous êtes aveugle.»

J'aurais pu répliquer que l'amour avait la réputation d'être aveugle; mais par la raison que j'avais d'être toujours retenu, et ce n'était pas là la moindre de mes misères, par un sentiment qu'il n'était pas généreux à elle de m'imposer quand elle savait qu'elle ne pouvait se dispenser d'obéir à miss Havisham, je craignais toujours que cette certitude de sa part ne me plaçât d'une façon désavantageuse vis-à-vis de son orgueil et que je ne fusse cause d'une secrète rébellion dans son cœur.

«Dans tous les cas, dis-je, je n'ai reçu d'autre avertissement que celui-ci; car vous-même m'avez écrit de me rendre près de vous.

—C'est vrai,» dit Estelle avec ce sourire indifférent et froid qui me glaçait toujours.