—Eh bien! vous le voyez, c'est moi et moi seul qui ai tout fait; personne ne s'en est mêlé que moi et M. Jaggers.

—Personne autre? demandai-je.

—Non, dit-il d'un air surpris, qui donc cela serait-il? Eh! mon cher enfant, comme vous avez bon air! Il y a de beaux yeux quelque part.... Eh! n'est-ce pas qu'il y a quelque part de beaux yeux auxquels vous aimez à penser?»

Ô Estelle!... Estelle!...

«Ils seront à vous, mon cher enfant, si l'argent peut vous les procurer. Non qu'un gentleman comme vous, posé comme vous, ne puisse les obtenir par lui-même, mais l'argent vous aidera! Il faut que je finisse ce que j'étais en train de vous dire, cher garçon. Dans cette hutte et par mon travail, j'eus de l'argent que mon maître me laissa (il avait été comme moi, et il mourut); j'eus ma liberté et je travaillai pour mon compte. Tout ce que je tentai, je le tentai pour vous.... Que Dieu me détruise si ce que je tentais n'était pas pour vous! Tout réussit merveilleusement. Comme je vous l'ai dit tout à l'heure, je suis renommé pour cela. C'est l'argent qu'on m'avait laissé et les gains de la première année que j'envoyais à M. Jaggers, le tout pour vous, quand, d'après les instructions contenues dans ma lettre, il est allé vous chercher.»

Oh! mieux eût valu qu'il ne fût jamais venu! qu'il m'eût laissé à la forge. J'étais loin d'être content, et pourtant, comparativement, j'étais heureux!

«Et alors, mon cher ami, ce fut une récompense pour moi de savoir en secret que je faisais un gentleman. Les maudits chevaux des colons pouvaient lancer la poussière sur moi pendant que je marchais. Que me disais-je? Je me disais: «Je fais un gentleman meilleur que vous ne le serez jamais!» Quand l'un d'eux disait à un autre: «C'était un forçat il y a quelques années, et c'est aujourd'hui un individu aussi grossier et ignorant qu'il est heureux.» Que disais-je? Je me disais: «Si je ne suis pas un gentleman, et si je n'ai pas d'instruction, je possède quelqu'un qui l'est et qui en a. Vous tous, vous possédez des troupeaux et de la terre. Qui de vous possède un gentleman élevé à Londres?...» Voilà comme je me suis soutenu, et voilà comme je me suis mis dans l'idée que je viendrais certainement un jour voir mon cher enfant, et me faire connaître à lui, devant son propre foyer.»

Il appuya ses mains sur mon épaule.... Je tremblais à la pensée que peut-être sa main était tachée de sang.

«Cela n'était pas chose facile pour moi, Pip, de quitter ces pays là-bas, et cela n'était pas sûr non plus, mais je tins bon; et plus c'était difficile, plus je tins bon, car j'étais résolu, et je l'avais dans l'esprit. Enfin j'ai réussi, mon cher enfant, j'ai réussi!»

J'essayai de mettre de l'ordre dans mes idées, mais j'étais comme foudroyé. Pendant toute cette scène j'avais cru entendre plutôt le vent et la pluie que mon interlocuteur; maintenant encore je ne pouvais séparer sa voix de leurs voix, quoique celles-ci se fissent entendre et que la sienne gardât le silence.