Aucun flâneur du village ne vint se joindre à nous; car le temps était froid et menaçant, le chemin difficile et la nuit approchait. Il y avait de bons feux dans l'intérieur des maisons, et les habitants fêtaient joyeusement le jour de Noël. Quelques têtes se mettaient aux fenêtres pour nous regarder passer; mais personne ne sortait. Nous passâmes devant le poteau indicateur, et, sur un signe du sergent, nous nous arrêtâmes devant le cimetière, pendant que deux ou trois de ses hommes se dispersaient parmi les tombes ou examinaient le portail de l'église. Ils revinrent sans avoir rien trouvé. Alors nous reprîmes notre marche et nous nous enfonçâmes dans les marais. En passant par la porte de côté du cimetière, un grésil glacial, poussé par le vent d'est, nous fouetta le visage, et Joe me prit sur son dos.

À présent que nous étions dans cette lugubre solitude, où l'on ne se doutait guère que j'étais venu quelques heures auparavant, et où j'avais vu les deux hommes se cacher, je me demandai pour la première fois, avec une frayeur terrible, si le forçat, en supposant qu'on l'arrêtât, n'allait pas croire que c'était moi qui amenais les soldats? Il m'avait déjà demandé si je n'étais pas un jeune drôle capable de le trahir, et il m'avait dit que je serais un fier limier si je le dépistais. Croirait-il que j'étais à la fois un jeune drôle et un limier de police, et que j'avais l'intention de le trahir?

Il était inutile de me faire cette question alors; car j'étais sur le dos de Joe, et celui-ci s'avançait au pas de course, comme un chasseur, en recommandant à M. Wopsle de ne pas tomber sur son nez romain et de rester avec nous. Les soldats marchaient devant nous, un à un, formant une assez longue ligne, en laissant entre chacun d'eux un intervalle assez grand. Nous suivions le chemin que j'avais voulu prendre le matin, et dans lequel je m'étais égaré à cause du brouillard, qui ne s'était pas encore dissipé complètement, ou que le vent n'avait pas encore chassé. Aux faibles rayons du soleil couchant, le phare, le gibet, le monticule de la Batterie et le bord opposé de la rivière, tout paraissait plat et avoir pris la teinte grise et plombée de l'eau.

Perché sur les larges épaules du forgeron, je regardais au loin si je ne découvrirais pas quelques traces des forçats. Je ne vis rien; je n'entendis rien. M. Wopsle m'avait plus d'une fois alarmé par son souffle et sa respiration difficiles; mais, maintenant, je savais parfaitement que ces sons n'avaient aucun rapport avec l'objet de notre poursuite. Il y eut un moment où je tressaillis de frayeur. J'avais cru entendre le bruit de la lime.... Mais c'était tout simplement la clochette d'un mouton. Les brebis cessaient de manger pour nous regarder timidement, et les bestiaux, détournant leurs têtes du vent et du grésil, s'arrêtaient pour nous regarder en colère, comme s'ils nous eussent rendus responsables de tous leurs désagréments; mais à part ces choses et le frémissement de chaque brin d'herbe qui se fermait à la fin du jour, on n'entendait aucun bruit dans la silencieuse solitude des marais.

Les soldats s'avançaient dans la direction de la vieille Batterie, et nous les suivions un peu en arrière, quand soudain tout le monde s'arrêta, car, sur leurs ailes, le vent et la pluie venaient de nous apporter un grand cri. Ce cri se répéta; il semblait venir de l'est, à une assez grande distance; mais il était si prolongé et si fort qu'on aurait pu croire que c'étaient plusieurs cris partis en même temps, s'il eût été possible à quelqu'un de juger quelque chose dans une si grande confusion de sons.

Le sergent en causait avec ceux des hommes qui étaient le plus rapproché de lui, quand Joe et moi les rejoignîmes. Après s'être concertés un moment, Joe (qui était bon juge) donna son avis. M. Wopsle (qui était un mauvais juge) donna aussi le sien. Enfin, le sergent, qui avait la décision, ordonna qu'on ne répondrait pas au cri, mais qu'on changerait de route, et qu'on se rendrait en toute hâte du côté d'où il paraissait venir. En conséquence, nous prîmes à droite, et Joe détala avec une telle rapidité, que je fus obligé de me cramponner à lui pour ne pas perdre l'équilibre.

C'était une véritable chasse maintenant, ce que Joe appela aller comme le vent, dans les quatre seuls mots qu'il prononça dans tout ce temps. Montant et descendant les talus, franchissant les barrières, pataugeant dans les fossés, nous nous élancions à travers tous les obstacles, sans savoir où nous allions. À mesure que nous approchions, le bruit devenait de plus en plus distinct, et il nous semblait produit par plusieurs voix: quelquefois il s'arrêtait tout à coup; alors les soldats aussi s'arrêtaient; puis, quand il reprenait, les soldats continuaient leur course avec une nouvelle ardeur et nous les suivions. Bientôt, nous avions couru avec une telle rapidité, que nous entendîmes une voix crier:

«Assassin!»

Et une autre voix:

«Forçats!... fuyards!... gardes!... soldats!... par ici!... Voici les forçats évadés!...»