Le lendemain, on apporta les habits que j'avais commandés. Il me sembla (et j'en éprouvais un grand désappointement), que tout ce qu'il mettait lui allait moins bien que tout ce qu'il ôtait. Selon moi, il y avait en lui quelque chose qui enlevait tout espoir de le pouvoir déguiser. Plus je l'habillais, mieux je l'habillais, et plus il ressemblait au fugitif à la démarche lourde que j'avais vu dans nos marais. L'effet qu'il produisait sur mon imagination inquiète était sans doute dû à son vieux visage et à ses manières qui me devenaient plus familières, mais je crois aussi qu'il traînait une de ses jambes comme si le poids des fers y eût été encore; je crois que, des pieds à la tête, il y avait du forçat jusque dans les veines de cet homme.
Les influences de la vie solitaire, sous la hutte, se voyaient aussi dans tout son extérieur et lui donnaient un air sauvage qu'aucun vêtement ne pouvait atténuer. Ajoutez-y les traces de la vie flétrie qu'il avait menée parmi les hommes, et par-dessus tout le sentiment intime qui le possédait d'être épié et d'être obligé de se cacher. Dans toutes ses façons de s'asseoir et de se tenir debout, de manger et de boire, d'aller et de venir en haussant les épaules malgré lui, de prendre son grand coutelas à manche de corne, de l'essuyer sur ses jambes et de couper son pain, de lever à ses lèvres des verres légers et des tasses légères avec le même effort de la main que si c'eussent été de grossiers gobelets, de couper un morceau de son pain et d'essuyer avec le peu de sauce qui restait sur son assiette comme pour ne rien perdre de sa portion, puis d'essuyer avec ce même pain le bout de ses doigts, ensuite d'avaler le tout; dans ces manières et dans une foule d'autres petites circonstances sans nom, qui se présentaient à toute minute de la journée, on devinait très clairement le prisonnier, le criminel, l'homme qui ne s'appartient pas!
C'est lui qui avait eu l'idée de mettre un peu de poudre, et j'avais cédé la poudre après l'avoir emporté pour les culottes courtes; mais je n'en puis mieux comparer l'effet qu'à celui du rouge sur un mort, tant ce qui avait le plus besoin d'être atténué reparaissait horriblement à travers cette légère couche d'emprunt. Cela fut abandonné aussitôt qu'essayé, et il garda ses cheveux gris et courts. Outre cette impression, les mots ne peuvent rendre ce que me faisait ressentir, en même temps, le terrible mystère de sa vie, encore scellé pour moi. Quand il s'endormait, étreignant de ses mains nerveuses les bras de son fauteuil, et que sa tête chauve, sillonnée de rides profondes, retombait sur sa poitrine, je le regardais, je me demandais ce qu'il avait fait, je l'accusais de tous les crimes connus jusqu'à ce que ma terreur fût au comble; alors, je me levais pour le fuir. Chaque heure augmentait l'horreur que j'avais de lui, et je crois que, malgré tout ce qu'il avait fait pour moi et malgré les risques qu'il pouvait courir, j'aurais cédé à l'impulsion qui m'éloignait de lui sans retour, si je n'avais eu la certitude qu'Herbert devait revenir bientôt.
Une fois, pendant la nuit, je sautai positivement à bas de mon lit, et je commençai à mettre mes plus mauvais habits avec l'intention de l'abandonner précipitamment, en lui laissant tout ce que je possédais, et de m'enrôler comme simple soldat dans un des régiments partant pour les Indes. Nul fantôme ne m'eût causé plus de terreur dans ces chambres isolées, pendant ces longues soirées et ces nuits sans fin, avec le vent qui soufflait et la pluie qui battait sans relâche la fenêtre. Un fantôme d'ailleurs n'aurait pu être arrêté et pendu à cause de moi, et la considération que cet homme pouvait l'être et la crainte qu'il le fût, n'ajoutaient pas peu à mes terreurs.
Quand il ne dormait pas, il jouait le plus souvent à une espèce de Patience très compliquée avec un paquet de cartes toutes déchirées, qui était sa propriété, jeu que je n'avais jamais vu jusqu'alors et que je n'ai jamais revu depuis, et il marquait ses coups en fichant son coutelas dans la table; quand il ne jouait pas, il me disait:
«Lisez-moi quelque chose... dans une langue étrangère... mon cher enfant!»
Il ne comprenait pas un seul mot de ce que je lisais, mais il se tenait devant le feu en m'examinant de l'air d'un homme qui montre un prodige, et le suivant de l'œil entre les doigts de la main avec laquelle je garantissais mon visage de l'éclat de la lumière, je le voyais faire un appel muet aux meubles et les inviter à prendre note des progrès que j'avais faits. Le savant de la légende, poursuivi par la créature difforme qu'il a eu l'impiété de créer, n'était pas plus malheureux que moi, poursuivi par la créature qui m'avait fait, et je me reculais de lui avec une répulsion d'autant plus forte qu'il m'admirait davantage et était plus épris de moi. J'insiste sur ces détails; je le sens comme si cela avait duré une année, et cela ne dura environ que cinq jours.
J'attendais Herbert à tout moment, et je n'osais pas sortir, si ce n'est pour faire prendre l'air à Provis quand la nuit était venue. Enfin, un soir après dîner que j'étais très fatigué et que je m'étais laissé aller à un demi-sommeil, car mes nuits avaient été agitées et mon repos troublé par des rêves affreux, je fus réveillé par le pas tant désiré qui montait l'escalier. Provis, qui, lui aussi, avait dormi, se leva au bruit que je fis, et en un moment je vis son coutelas briller dans sa main.
«Ne craignez rien, c'est Herbert,» dis-je.
Et Herbert entra aussitôt, portant sur lui la vive fraîcheur de deux cents lieues de France.