Le récit de Provis avait fait naître une nouvelle crainte dans mon esprit, ou plutôt il avait donné une forme et une direction plus précises à la crainte qu'il y avait déjà. Si Compeyson était vivant et découvrait que Provis était de retour, la conséquence n'était pas douteuse pour moi. Que Compeyson eût une crainte mortelle de lui, personne ne pouvait le savoir mieux que moi, et l'on avait peine à s'imaginer qu'un homme comme celui qu'il nous avait dépeint hésiterait à se débarrasser d'un ennemi redouté par le moyen le plus sûr, c'est-à-dire en se faisant son dénonciateur.
Je n'avais jamais soufflé ni ne voulais jamais souffler un mot d'Estelle à Provis; du moins, j'en prenais la résolution: mais je dis à Herbert qu'avant de partir, je croyais devoir aller voir miss Havisham et Estelle. Cette idée me vint quand nous nous retrouvâmes seuls, le soir du jour où Provis nous avait raconté son histoire. Je résolus d'aller à Richmond le lendemain, et j'y allai.
Quand j'arrivai chez Mrs Brandley, la femme de chambre d'Estelle vint me dire qu'Estelle était allée à la campagne.
«Où?
—À Satis House, comme de coutume.
—Non pas comme de coutume, dis-je, car elle n'y est jamais allée sans moi. Quand doit-elle revenir?»
Il y avait dans la réponse qu'on me fit un air de réserve qui augmenta ma perplexité. Cette réponse fut que la femme de chambre croyait qu'Estelle ne reviendrait que pour peu de temps. Je ne pouvais rien tirer de cela, si ce n'est qu'on avait voulu que je n'en tirasse rien, et je rentrai chez moi dans un inconcevable état de contrariété.
J'eus une autre consultation de nuit avec Herbert, après que Provis fut rentré chez lui (je le reconduisais toujours, et j'avais toujours soin de bien regarder autour de moi), et nous résolûmes de ne rien dire de mes projets de départ, jusqu'à mon retour de chez miss Havisham. En même temps, Herbert et moi nous devions réfléchir séparément à ce qu'il conviendrait le mieux de dire à Provis, pour le déterminer à quitter l'Angleterre avec moi. Ferions-nous semblant de craindre qu'il ne fût sous le coup d'une surveillance suspecte, ou moi, qui n'étais jamais sorti de notre pays, proposerais-je un voyage sur le continent? Nous savions tous les deux que je n'avais qu'à proposer et qu'il consentirait à tout ce que je voudrais, et nous étions pleinement convaincus que nous ne pouvions courir plus longtemps les chances de la situation présente.
Le lendemain j'eus la bassesse de feindre que j'étais tenu, selon ma promesse, d'aller voir Joe; mais j'étais capable de toutes les bassesses envers Joe ou en son nom. Provis devait se montrer extrêmement prudent pendant mon absence, et Herbert devait se charger de veiller sur lui à ma place. Je ne devais rester absent qu'une seule nuit, et, à mon retour, je promettais de donner satisfaction à son impatience de me voir commencer sur une grande échelle la vie de gentleman. Il me vint même à l'idée, comme à Herbert, qu'il serait aisé de le déterminer à passer sur le continent, sous prétexte de faire des achats pour monter notre maison.
Ayant ainsi déblayé le chemin pour mon expédition chez miss Havisham, je partis par la voiture du matin, avant le jour, et j'étais déjà en pleine campagne quand le soleil se leva, boitant et grelottant, enveloppé dans des lambeaux de nuages et des haillons de brouillard, comme un mendiant. Quand nous arrivâmes au Cochon bleu, après un trajet humide, qui rencontrai-je sous la porte, un cure-dent en main, regardant la voiture, sinon Bentley Drummle?