«Ne vous ai-je pas dit, fit l'autre forçat, qu'il m'assassinerait s'il le pouvait?»
On voyait qu'il tremblait de peur; et il sortait de ses lèvres une petite écume blanche comme la neige.
«Assez parlé, dit le sergent, allumez des torches.»
Un des soldats, qui portait un panier au lieu de fusil, se baissa et se mit à genoux pour l'ouvrir. Alors mon forçat, promenant ses regards pour la première fois autour de lui, m'aperçut. J'avais quitté le dos de Joe en arrivant au fossé, et je n'avais pas bougé depuis. Je le regardais, il me regardait; je me mis à remuer mes mains et à remuer ma tête; j'avais attendu qu'il me vît pour l'assurer de mon innocence. Il ne me fut pas bien prouvé qu'il comprît mon intention, car il me lança un regard que je ne compris pas non plus; ce regard ne dura qu'un instant; mais je m'en souviens encore, comme si je l'eusse considéré une heure durant, et même pendant toute une journée.
Le soldat qui tenait le panier se fût bientôt procuré de la lumière, et il alluma trois ou quatre torches, qu'il distribua aux autres. Jusqu'alors il avait fait presque noir; mais en ce moment l'obscurité était complète. Avant de quitter l'endroit où nous étions, quatre soldats déchargèrent leurs armes en l'air. Bientôt après, nous vîmes d'autres torches briller dans l'obscurité derrière nous, puis d'autres dans les marais et d'autres encore sur le bord opposé de la rivière.
«Tout va bien! dit le sergent. En route!
Nous marchions depuis peu, quand trois coups de canons retentirent tout près de nous, avec tant de force que je croyais avoir quelque chose de brisé dans l'oreille.
«On vous attend à bord, dit le sergent à mon forçat; on sait que nous vous amenons. Avancez, mon bonhomme, serrez les rangs.»
Les deux hommes étaient séparés et entourés par des gardes différents. Je tenais maintenant Joe par la main, et Joe tenait une des torches. M. Wopsle aurait voulu retourner au logis, mais Joe était déterminé à tout voir, et nous suivîmes le groupe des soldats et des prisonniers. Nous marchions en ce moment sur un chemin pas trop mauvais qui longeait la rivière, en faisant çà et là un petit détour où se trouvait un petit fossé avec un moulin en miniature et une petite écluse pleine de vase. En me retournant, je voyais les autres torches qui nous suivaient, celles que nous tenions jetaient de grandes lueurs de feu sur les chemins, et je les voyais toutes flamber, fumer et s'éteindre. Autour de nous, tout était sombre et noir; nos lumières réchauffaient l'air qui nous enveloppait par leurs flammes épaisses. Les prisonniers n'en paraissaient pas fâchés, en s'avançant au milieu des mousquets. Comme ils boitaient, nous ne pouvions aller très vite, et ils étaient si faibles que nous fûmes obligés de nous arrêter deux ou trois fois pour les laisser reposer.
Après une heure de marche environ, nous arrivâmes à une hutte de bois et à un petit débarcadère. Il y avait un poste dans la hutte. On questionna le sergent. Alors nous entrâmes dans la hutte où régnait une forte odeur de tabac et de chaux détrempée. Il y avait un bon feu, une lampe, un faisceau de mousquets, un tambour et un grand lit de camp en bois, capable de contenir une douzaine de soldats à la fois. Trois ou quatre soldats, étendus tout habillés sur ce lit, ne firent guère attention à nous; mais ils se contentèrent de lever un moment leurs têtes appesanties par le sommeil, puis les laissèrent retomber. Le sergent fit ensuite une espèce de rapport et écrivit quelque chose sur un livre. Alors, seulement, le forçat que j'appelle l'autre, fut emmené entre deux gardes pour passer à bord le premier.