—C'est par votre propre volonté, Estelle, que vous vous jetez dans les bras d'une brute?

—Dans les bras de qui devrais-je me jeter? repartit-elle avec un sourire. Devrais-je me jeter dans les bras de l'homme qui sentirait le mieux (s'il y a des gens qui sentent de pareilles choses) que je n'ai rien pour lui?... Là!... c'en est fait, je ferai assez bien et mon mari aussi. Quant à me précipiter dans ce que vous appelez un abîme, miss Havisham voulait me faire attendre et ne pas me marier encore; mais je suis fatiguée de la vie que j'ai menée; elle n'a que très peu de charmes pour moi, et je suis d'avis d'en changer. N'en dites pas davantage. Nous ne nous comprendrons jamais l'un l'autre.

—Une vile brute! une telle stupide brute! criai-je désespéré.

—Ne craignez pas que je sois un ange pour lui, dit Estelle; je ne le serai pas. Allons, voici ma main. Séparons-nous là-dessus, enfant et homme romanesque.

—Ô Estelle, répondis-je, pendant que mes larmes tombaient en abondance sur sa main, malgré tous mes efforts pour les retenir, quand même je resterais en Angleterre et que je pourrais me tenir la tête haute devant les autres, comment pourrais-je voir en vous la femme de Drummle!

—Enfantillage!... enfantillage!... dit-elle, cela passera avec le temps.

—Jamais, Estelle!

—Vous ne penserez plus à moi dans une semaine.

—Ne plus penser à vous! Vous faites partie de mon existence, partie de moi-même. Vous avez été dans chaque ligne que j'ai lue depuis la première fois que je suis venu ici, n'étant encore qu'un pauvre enfant bien grossier et bien vulgaire, dont, même alors, vous avez blessé le cœur. Vous avez été dans tous les rêves d'avenir que j'ai faits depuis. Sur la rivière, sur les voiles des vaisseaux, sur les marais, dans les nuages, dans la lumière, dans l'obscurité, dans le vent, dans la mer, dans les bois, dans les rues, vous avez été la personnification de toutes les fantaisies gracieuses que mon esprit ait jamais conçues. Les pierres avec lesquelles sont bâties les plus solides constructions de Londres ne sont pas plus réelles ou plus impossibles à déplacer par vos mains, que votre présence et votre influence l'ont été et le seront toujours pour moi, ici et partout. Estelle, jusqu'à la dernière heure de ma vie, il faut que vous restiez une partie de ma nature, une partie du peu de bien et une partie du mal qui est en moi. Mais pendant notre séparation, je vous associerai seulement au bien, et je vous y maintiendrai toujours fidèlement, car vous devez m'avoir fait beaucoup plus de bien que de mal. Quelle que soit la douleur aiguë que je ressente maintenant... oh! Dieu vous garde! Dieu vous pardonne!»

Dans quelle angoisse de malheur j'arrachai de mon cœur ces paroles entrecoupées? je ne le sais. Elles montèrent à mes lèvres comme le sang d'une blessure interne. Je tins sa main sur mes lèvres pendant un moment, et je la quittai. Mais toujours dans la suite, je me suis souvenu, et bientôt après à plus forte raison, que, tandis qu'Estelle me regardait seulement avec un étonnement mêlé d'incrédulité, la figure de spectre de miss Havisham, dont la main couvrait encore son cœur, semblait trahir, dans un terrible regard, la pitié et le remords.