L'examen montra qu'elle avait reçu des blessures sérieuses, mais qui, par elles-mêmes, étaient loin d'ôter tout espoir. Le danger résidait surtout dans la violence de la secousse morale. D'après l'ordre du médecin, on établit miss Havisham sur la grande table qui justement convenait parfaitement pour le pansement de ses blessures. Quand je la revis, une heure après, elle était réellement couchée où je l'avais vue frapper avec sa canne, et où je lui avais entendu dire qu'elle serait couchée un jour.
Bien que tous les vestiges de ses vêtements de fête fussent brûlés, à ce qu'on me dit, elle avait encore quelque chose de son vieil air de fiancée, car on l'avait couverte jusqu'à la gorge avec de la ouate blanche, et couchée sous un drap blanc qui recouvrait le tout, et elle conservait encore l'air du fantôme de quelque chose qui a été et qui n'est plus.
J'appris, en questionnant les domestiques, qu'Estelle était à Paris, et je fis promettre au médecin qu'il lui écrirait par le prochain courrier. Quand à la famille de miss Havisham, je pris sur moi, ne voulant communiquer qu'avec M. Mathieu Pocket, de laisser celui-ci s'arranger comme il le jugeait convenable pour informer les autres parents. Je lui écrivis le lendemain par l'entremise d'Herbert, aussitôt que je rentrai en ville.
Il y eut du mieux ce soir là quand elle parla à tous de ce qui était arrivé quoiqu'avec une certaine vivacité fébrile. Vers minuit, miss Havisham commença à déraisonner, et après cela elle arriva graduellement à répéter un nombre de fois indéfini, d'une voix basse et solennelle: «Qu'ai-je fait!» Puis: «Quand elle vint près de moi, je voulais la sauver d'un malheur semblable au mien;» ensuite: «Prenez ce crayon et écrivez sous mon nom: Je lui pardonne!» Elle ne changeait jamais l'ordre de ces phrases, mais quelquefois elle oubliait un mot de l'une d'elles; elle n'ajoutait jamais un autre mot, mais elle laissait une interruption et passait au mot suivant.
Comme je n'avais rien à faire là, et que j'avais à Londres une raison pressante d'inquiétude et de crainte, que ses divagations même ne pouvaient chasser de mon esprit, je décidai pendant la nuit que je m'en irais par la voiture du lendemain matin, mais que je marcherais un mille ou deux, et que je serais recueilli par la voiture, en dehors de la ville. Donc, vers six heures du matin, je me penchai sur miss Havisham, touchai son front de mes lèvres, au moment même où elles disaient, sans prendre garde à mon baiser:
«Prenez le crayon, et écrivez sous mon nom: «Je lui pardonne!»
C'était la première et la dernière fois que je l'embrassai ainsi. Et jamais plus je ne la revis.
[CHAPITRE XX.]
Mes mains avaient été pansées deux ou trois fois pendant la nuit, et encore dans la matinée; mon bras gauche était brûlé jusqu'au coude, et moins fortement jusqu'à l'épaule; c'était très douloureux, mais les flammes avaient porté dans cette direction, et je rendais grâce au ciel que cela ne fût pas plus grave. Ma main droite n'était pas assez sérieusement brûlée pour m'empêcher de remuer les doigts; elle était bandée, bien entendu, mais d'une manière moins gênante que ma main et mon bras gauches. Je portais ceux-ci en écharpe, et je ne pouvais mettre mon paletot que comme un manteau libre sur mes épaules, et fixé au cou; mes cheveux avaient souffert du feu, mais ma tête et mon visage étaient saufs.