—Je vais, dit-il, en frappant un vigoureux coup de poing sur la table, et se levant pendant que ce coup tombait, je vais t'ôter la vie!»
Il se pencha en avant en me regardant fixement, desserra lentement son poing crispé, et le passa en travers de sa bouche comme si elle écumait pour moi, puis il se rassit.
«Tu t'es toujours retrouvé sur le chemin du vieil Orlick depuis ton enfance; tu vas cesser d'y être ce soir même. Il ne veut plus entendre parler de toi: tu es mort!»
Je sentais que j'étais sur le bord de ma tombe. Un instant, je cherchai autour de moi une chance de salut, mais il n'y en avait aucune.
«Plus que cela, dit-il en croisant encore une fois ses bras, et restant assis sur la table; je ne veux pas qu'un seul morceau de ta peau, qu'un seul de tes os reste sur la terre. Je vais mettre ton corps dans le four à chaux, je voudrais en porter deux comme cela sur mes épaules: l'on supposera, après tout, ce qu'on voudra de toi, on ne saura jamais ce que tu es devenu.»
Mon esprit suivit avec une inconcevable rapidité les conséquences d'une pareille mort: le père d'Estelle croirait que je l'avais abandonné, serait pris, et mourrait en m'accusant; Herbert lui-même douterait de moi, quand il comparerait la lettre que je lui avais laissée avec le fait que je n'étais resté qu'un moment à la porte de miss Havisham; Joe et Biddy ignoreraient toujours quel chagrin j'avais éprouvé cette nuit-ci. Personne ne saurait jamais ce que j'avais souffert... combien j'avais voulu être sincère... par quelle agonie j'avais passé. La mort qui se dressait devant moi était horrible; mais bien plus horrible que la mort était la crainte de laisser de mauvais souvenirs après ma mort; mes pensées faisaient tant de chemin, que je me croyais méprisé par les générations à naître, par les enfants d'Estelle et leurs enfants: tout cela pendant que les paroles du misérable étaient encore sur ses lèvres.
«Eh bien! loup, dit-il, avant que je te tue comme une bête, ce que j'ai l'intention de faire, et ce pourquoi je t'ai attaché, je veux encore te bien regarder et bien m'exciter, ô mon ennemi!»
Il me vint à l'idée de crier encore au secours, bien que personne ne connût mieux que moi la solitude du lieu, et le peu d'espoir qu'il y avait d'être entendu. Mais pendant qu'il se repaissait de ma vue, je me sentis soutenu par une haine et un mépris de lui, qui scellèrent mes lèvres. Tout bien considéré, je résolus de ne pas le menacer, et de mourir sans faire une dernière et inutile résistance. Calmé par la pensée que le reste des hommes est réduit à cette cruelle extrémité, demandant pardon au ciel comme je le faisais, attendri comme je l'étais par la pensée que je n'avais pas dit adieu et ne pourrais jamais, jamais dire adieu à ceux qui m'étaient chers et que je ne pourrais jamais leur donner d'explication ni réclamer leur compassion pour mes misérables erreurs, et cependant si j'avais pu le tuer, même en ce moment, je l'aurais fait.
Il avait bu, et ses yeux étaient rouges et sanglants. À son cou pendait une grande boite en fer-blanc, dans laquelle je l'avais souvent vu autrefois prendre sa nourriture et sa boisson. Il porta la bouteille à ses lèvres et but un long coup, et je sentais que la liqueur que je voyais filtrer sous son visage.
«Loup! dit-il, en se croisant encore les bras, le vieil Orlick va te dire quelque chose. C'est toi qui as tué ta mégère de sœur.»