«Mais je te tiens et ton oncle aussi! Quand je t'ai connu chez Gargery, tu étais un loup si petit que j'aurais dû te prendre le cou entre ce doigt et le pouce, et t'étrangler (comme j'ai pensé souvent à le faire), quand je te voyais flâner parmi les joncs, le dimanche, et tu n'avais pas encore trouvé d'oncle, toi, dans ce temps-là!... Mais pense à ce que le vieil Orlick a éprouvé, lorsqu'il a entendu dire que ton oncle Provis avait probablement traîné le fer que le vieil Orlick avait ramassé, limé en deux dans ces marais, il y a tant d'années, et qu'il a gardé jusqu'au jour où il s'en est servi pour assommer ta sœur comme un bœuf, et comme il entend t'assommer.... Hein!... quand il a entendu cela.... Hein?...»
Dans sa sauvage raillerie, il approcha la chandelle si près de moi, que je tournai la tête de côté pour me garantir de la flamme.
«Ah! s'écria-t-il en riant, après avoir recommencé cette cruelle plaisanterie, les enfants brûlés craignent le feu. Le vieil Orlick a su que tu avais été brûlé. Le vieil Orlick a appris que tu voulais faire partir ton oncle Provis en contrebande, et le vieil Orlick, qui est un second toi-même, a su que tu viendrais ce soir! Maintenant je vais te dire quelque chose de plus, loup! et ce sera tout. Il y a des gens qui ont été pour ton oncle Provis ce que le vieil Orlick a été pour toi. Qu'ils prennent donc garde à eux, quand il aura perdu son neveu, quand personne ne pourra trouver une seule loque des vêtements de son cher parent, ni un seul os de son corps! Il y en a qui ne veulent pas et ne peuvent pas souffrir que Magwitch—oui, je sais son nom—vive sur la même terre qu'eux, et qui l'ont connu quand il vivait dans un autre pays, qu'il ne devait pas et ne pouvait pas quitter à leur insu sans les mettre en danger. Peut-être ce sont eux qui écrivent cinquante écritures. Ce n'est pas comme ton faquin d'individu, qui n'en écrit qu'une! Oui, nous connaissons Compeyson, Magwitch et les galères!»
Il approcha encore une fois la chandelle sur moi, enfuma mon visage et mes cheveux, et, pendant un instant, m'aveugla; puis il me tourna son large dos, et replaça la chandelle sur la table. J'avais fait mentalement ma prière, et j'étais avec Joe, Biddy et Herbert avant qu'il se retournât vers moi.
Il y avait un espace vide de quelques pieds entre la table et le mur opposé. Dans cet espace, il allait et venait continuellement. Sa grande force semblait redoubler pendant qu'il se mouvait ainsi, avec ses mains pendantes, lâches et lourdes à ses côtés, et avec ses yeux furieux fixés sur moi. Il ne me restait pas le moindre espoir. Malgré la violence de mon agitation intérieure et la vigueur surprenante des images qui surgissaient en moi au milieu de pensées tumultueuses, je pouvais cependant comprendre clairement que, s'il n'avait pas été bien résolu à me faire périr dans quelques moment, à l'insu de tout être humain, il ne m'aurait jamais dit ce qu'il venait de me dire.
Tout à coup, il s'arrêta, ôta le bouchon de sa bouteille et le jeta au loin. Tout léger qu'il était, je l'entendis tomber comme un plomb; il avala lentement, en soulevant la bouteille par degrés, et alors il ne me regarda plus; puis il versa les quelques dernières gouttes de liqueur dans le creux de sa main, et les absorba avec une violence saccadée et en jurant horriblement; il jeta ensuite la bouteille loin de lui, se baissa, et je vis dans sa main un maillet à manche long et lourd.
La résolution que j'avais prise ne m'abandonna pas; sans lui adresser un seul mot d'inutile prière, je me mis à crier de toutes mes forces. Je ne pouvais remuer que ma tête et mes jambes; mais je me débattais avec toute la force que j'avais en moi, et qui m'était jusque là inconnue. Au même instant, j'entendis des cris répondant aux miens, je vis des figures et un rayon de lumière se précipiter par la porte, et je vis Orlick se dégager du milieu d'un amas d'hommes, franchir la table d'un bond, comme une trombe, et disparaître dans l'obscurité.
Après un certain temps, je revins à moi, et je me trouvai couché, dégagé de mes liens, sur le plancher, la tête appuyée sur les genoux de quelqu'un. Mes yeux étaient fixés sur l'échelle dressée contre le mur. Ainsi en reprenant connaissance, j'appris que j'étais encore à l'endroit où je l'avais perdue.
Trop indifférent d'abord, même pour regarder qui me soutenait, je restais étendu regardant l'échelle, quand une figure vint se placer entre elle et moi. C'était la figure du garçon de Trabb.
«Je crois qu'il est mieux, dit le garçon de Trabb d'une voix douce. Mais comme il est encore pâle, hein!»