—Mais à votre visage, j'aurais pensé que vous étiez un peu abattu, dis-je.
—Pas le moins du monde, mon cher enfant! Cela vient des flots qui sont si calmes, et qui murmurent si doucement à l'avant du bateau une espèce de psalmodie du dimanche. Sans compter que peut-être je deviens un peu vieux.»
Il remit sa pipe dans sa bouche avec une expression impassible et se tint calme et content, comme si nous eussions été hors d'Angleterre. Cependant il se soumettait aussi facilement, au moindre mot d'avis, que s'il eût été dans une constante terreur; lorsque nous abordâmes pour nous procurer quelques bouteilles de bière, il allait sauter à terre, quand je lui fis comprendre que je croyais qu'il serait plus en sûreté où il était, et il dit:
«Vous croyez, mon cher enfant?»
Et il se rassit tranquillement.
L'air était froid sur la rivière, mais c'était une belle journée, et le soleil nous envoyait des rayons joyeux. La marée descendait vite; je prenais soin d'en profiter, et nos rames nous menaient bon train. Imperceptiblement, avec la marée qui se retirait, nous nous éloignâmes de plus en plus des bois et des coteaux, et nous nous approchâmes des bancs de vase; mais la marée ne nous avait pas encore quittés quand nous eûmes passé Gravesend. Comme l'objet de nos soins était enveloppé dans son manteau, je passai avec intention, à une ou deux longueurs de bateau de la douane flottante, et un peu plus loin, pour reprendre le courant, le long de deux vaisseaux d'émigrants, et sous l'avant d'un gros navire de transport sur le gaillard d'avant duquel il y avait des troupes qui nous regardaient passer. Bientôt le courant se mit à faiblir et les radeaux à l'ancre à balancer, et bientôt tout balança à l'entour; et les vaisseaux qui voulaient profiter de la nouvelle marée pour remonter le fleuve commencèrent à passer en flottes autour de nous, qui nous tenions, autant que possible, près du rivage, hors du courant, évitant avec soins les bas-fonds et les bancs de vase.
Nos rameurs s'étaient si bien reposés, en laissant de temps à autre le bateau suivre le courant, pendant une minute ou deux, qu'un quart d'heure de halte leur suffit grandement. Nous nous abritâmes au milieu de pierres limoneuses, pour manger et boire ce que nous avions avec nous, tout en veillant avec attention. Cet endroit me rappelait mon pays de marais, plat et monotone, avec son horizon triste et morne; la rivière, en serpentant, tournait et tournait, et les grandes bouées flottantes tournaient et tournaient, et tout le reste semblait calme et arrêté. Le dernier essaim de vaisseaux avait doublé la dernière basse pointe que nous avions franchie; la dernière barque verte, chargée de paille, avec une voile brune, l'avait suivie; quelques bateaux de ballast, construits comme la première imitation grossière d'un bateau, faite par un enfant, étaient enfoncés profondément dans la vase; le petit phare trapu construit sur pilotis se montrait désemparé sur ses échasses et ses supports; les pieux gluants sortaient de la vase, les bornes rouges sortaient de la vase, les signaux de marée sortaient de la vase, et une vieille plate-forme et une vieille construction sans toit, reposaient sur la vase; enfin, tout, autour de nous, n'était que vase et stagnation.
Nous reprîmes le large, et fîmes le plus de chemin qu'il nous fut possible. C'était bien plus dur à manœuvrer maintenant; mais Herbert et Startop furent persévérants, et ils ramèrent, ramèrent, ramèrent, jusqu'au coucher du soleil. À ce moment, la rivière nous soulevait un peu, de sorte que nous pouvions planer au-delà des rives. Nous voyions le soleil rouge au fond de l'horizon, colorant la terre d'un bleu empourpré qui noircissait à vue d'œil, et les marais solitaires et plats, et au loin les montagnes, entre lesquelles et nous il ne semblait y avoir rien de vivant, si ce n'est çà et là, sur le premier plan, une mouette mélancolique.
Comme la nuit tombait vite et que la pleine lune étant passée, la lune ne devait pas se lever de bonne heure, nous tînmes un petit conseil: il fut de courte durée, car il était clair que ce que nous avions à faire, c'était de nous arrêter à la première taverne isolée que nous pourrions trouver. On mit de nouveau les rames en mouvement, et je cherchai au loin quelque chose comme une maison. Nous continuâmes ainsi, parlant peu, pendant quatre ou cinq longs milles. Il faisait très froid, et un bateau de charbon, venant sur nous avec son feu brillant et fumant, nous parut un intérieur confortable. La nuit était aussi sombre à ce moment qu'elle devait le rester jusqu'au jour, et le peu de lumière que nous avions semblait venir plutôt de la rivière que du ciel, quand les rames, en plongeant, reflétaient quelques étoiles.
À ce moment lugubre, nous nous sentions tous obsédés de l'idée qu'on nous suivait. La marée, en montant, battait lourdement, et à des intervalles irréguliers, contre le rivage, et toutes les fois que ce bruit nous arrivait, l'un ou l'autre d'entre nous ne manquait jamais de faire un mouvement et de regarder dans cette direction. Çà et là, le courant avait creusé dans la rive une petite crique. Nous redoutions ces sortes d'endroits, et nous les observions avec anxiété. Quelquefois l'un de nous s'écriait à voix basse: