Pendant un instant, il me sembla lutter avec mille roues de moulin et mille éclats de lumières; l'instant d'après j'étais pris à bord de la galiote. Herbert y était, Startop y était; mais notre bateau était parti, et les deux forçats étaient partis.

Au milieu des cris poussés à bord du steamer et des furieux sifflements de sa vapeur, et de sa dérive et de notre dérive, je ne pouvais d'abord distinguer le ciel de l'eau, ni le rivage du rivage. Les hommes de la galiote regardaient en silence et avec avidité sur l'eau, à l'arrière. Bientôt un sombre objet parut, entraîné vers nous par le courant; personne ne parlait; le timonier tenant sa main en l'air, et tous ramaient doucement en sens contraire et dirigeaient le bateau droit devant l'objet. Quand il se trouva plus près, je vis que c'était Magwitch; il nageait, mais difficilement. Il fut repris à bord, et aussitôt on lui mit les fers aux mains et aux pieds.

La galiote resta en place, et l'on se mit à regarder sur l'eau en silence et avec avidité. Le steamer de Rotterdam approchait, et ne comprenant pas ce qui s'était passé, arrivait à toute vapeur; mais lorsque les deux steamers virent que la galiote était décidément arrêtée, ils s'éloignèrent de nous, et nous nous balançâmes dans leur sillage agité. On continua à chercher sur l'eau longtemps après que tout fut devenu calme et que les deux steamers eurent disparu; mais chacun savait que c'était inutile, et qu'il n'y avait plus aucun espoir à conserver.

À la fin nous cessâmes nos recherches et nous gagnâmes le rivage à la hauteur de la taverne que nous avions quittée, et où l'on nous reçut avec assez de surprise. Là il me fut possible de procurer quelques soins à Magwitch (ce n'était plus Provis), qui avait reçu de très fortes contusions sur la poitrine et une profonde blessure à la tête.

Il me dit qu'il croyait avoir passé sous la quille du steamer et s'être heurté la tête en remontant. Quand aux coups à la poitrine, qui rendaient sa respiration extrêmement pénible, il croyait les avoir reçus contre le bord de la galiote. Il ajouta qu'il ne prétendait pas dire ce qu'il pouvait avoir fait ou ne pas avoir fait à Compeyson, mais qu'au moment où il avait posé la main sur son manteau pour le reconnaître, ce coquin s'était reculé, et qu'ils étaient tombés tous les deux dans l'eau, quand l'homme qui l'avait arrêté, lui Magwitch, en le saisissant en dehors du bateau pour l'empêcher de se sauver, l'avait fait chavirer. Il me dit tout bas qu'ils étaient tombés en se serrant furieusement dans les bras l'un de l'autre, et qu'il y avait eu lutte sous l'eau, et qu'il était parvenu à se dégager, était remonté sur l'eau, et avait nagé jusqu'au moment où nous l'avions rattrapé.

Je n'eus jamais la moindre raison de douter de l'exacte vérité de ce qu'il me disait, l'officier qui dirigeait la galiote m'ayant fait le même récit de leur chute dans l'eau.

Je demandai à l'officier la permission de changer les vêtements mouillés du prisonnier contre d'autres habits que je pourrais acheter dans l'auberge; il me l'accorda aussitôt, observant seulement qu'il devait saisir tout ce que le prisonnier avait sur lui. Ainsi le portefeuille que j'avais eu quelque temps dans les mains passa dans celles de l'officier. Celui-ci me donna plus tard la permission d'accompagner le prisonnier à Londres, mais il refusa cette même grâce à mes deux amis.

On désigna au garde de l'auberge du Vaisseau l'endroit où l'homme noyé avait disparu, et il entreprit de rechercher le corps aux places où il avait le plus de chance de venir au bord. Son intérêt dans cette recherche me parut s'accroître considérablement quand il apprit que le noyé avait des bas aux pieds. Il aurait probablement fallu une douzaine de noyés pour le vêtir complètement, et ce devait être la raison pour laquelle les différents objets qui composaient son costume étaient à divers degrés de délabrement.

Nous demeurâmes à la taverne jusqu'à la marée montante, et alors on porta Magwitch dans la galiote. Herbert et Startop devaient regagner Londres par terre le plus tôt qu'ils pourraient. Notre séparation fut on ne peut plus triste, et quand je pris place à côté de Magwitch, je sentis que c'était là ma place pendant tout le temps qui lui restait à vivre.

La répugnance que j'avais éprouvée pour lui avait tout à fait disparu; et dans l'être poursuivi, blessé et enchaîné qui tenait ma main dans la sienne, je ne voyais plus qu'un homme qui avait voulu être mon bienfaiteur, et qui avait été affectueux, reconnaissant et généreux envers moi, avec une grande constance, pendant une longue suite d'années; je ne voyais plus en lui qu'un homme meilleur pour moi que je ne l'avais été pour Joe.