Magwitch resta en prison très malade, pendant tout le temps qui s'écoula entre son arrestation et l'ouverture des assises. Il s'était brisé deux côtes, ce qui avait endommagé un de ses poumons. Il respirait avec la plus grande difficulté et une douleur qui augmentait chaque jour. C'était par suite de cette blessure qu'il parlait si bas, que c'est à peine si l'on pouvait l'entendre. Il parlait donc fort peu, mais il était toujours prêt à m'écouter, et ma première occupation fut désormais de lui dire et de lui lire ce que je savais qu'il devait entendre.
Étant beaucoup trop malade pour rester dans la prison commune, il fut transporté, après deux ou trois jours, à l'infirmerie. Cette circonstance me permit de rester souvent près de lui, ce que je n'aurais jamais pu faire autrement. En effet, sans sa maladie, il eût été mis aux fers, car il était regardé comme passé maître en évasions, et je ne sais plus quoi encore.
Bien que je le visse chaque jour, ce n'était jamais que pour quelques instants. Nos heures de séparation étaient assez longues pour que je pusse m'apercevoir des légers changements survenus sur son visage et dans son état physique. Je ne me rappelle pas y avoir vu le moindre indice favorable; il s'usait lentement et devenait plus faible et plus malade de jour en jour, depuis celui où la porte de la prison s'était refermée sur lui.
L'espèce de soumission ou de résignation qu'il montrait était celle d'un homme épuisé. À ses manières, ou à un ou deux mots qui lui échappaient tout bas, de temps en temps, je pus soupçonner qu'il se demandait souvent s'il aurait pu être meilleur, placé dans de meilleures circonstances; mais il n'essayait jamais de se justifier, et de faire du passé autre chose que ce qu'il avait été.
Il arriva, en deux ou trois occasions, en ma présence, qu'une des personnes chargées de le garder parla de sa détestable réputation. Un sourire passait alors sur son visage, et il tournait les yeux de mon côté d'un air confiant, comme pour me prendre à témoin que j'avais reconnu en lui quelques qualités compensatrices, même dans le temps où je n'étais encore qu'un petit garçon. Pour tout le reste, il se montra humble et repentant, et je ne l'entendis jamais se plaindre.
Quand arriva l'époque de la session des assises, M. Jaggers demanda que son jugement fût remis à la session suivante, ayant l'assurance intime qu'il ne vivrait pas jusque là, mais on le refusa. Le jour du jugement arriva, et quand il fut amené à la barre, on l'assit sur une chaise, et on ne m'empêcha pas de me placer derrière lui, et de tenir la main qu'il me tendait.
Les débats furent très courts et très précis, tout ce qu'on put dire en sa faveur fut dit: comment il avait pris goût aux habitudes de travail, et comment il avait réussi légalement et honorablement. Mais rien ne pouvait atténuer le fait qu'il avait rompu son ban, et qu'il était là pour en répondre devant le juge et le jury. Il était impossible, une fois le fait prouvé, de faire autrement que de le déclarer coupable.
À cette époque, on avait coutume (ainsi que j'en fis la terrible expérience dans cette session) de consacrer le dernier jour des assises au prononcé des peines et de faire un dernier effort en formulant les sentences de mort. Mais sans le spectacle ineffaçable que mon souvenir me représente encore aujourd'hui, je croirais à peine, même en écrivant ces lignes, avoir vu trente-deux hommes et femmes amenés devant le juge pour s'entendre tous condamner ensemble. Magwitch était le seul, parmi les trente-deux, qui fût assis, afin qu'il pût respirer suffisamment pour conserver un peu de vie.
Cette scène m'apparaît encore tout entière avec ses vives couleurs: je vois les gouttes d'une pluie d'avril rouler sur les fenêtres de la cour et briller aux rayons du soleil; les trente-deux hommes et femmes entassés sur le banc des accusés, derrière lequel je me tenais, avec sa main dans la mienne, les uns arrogants, les autres frappés de terreur, quelques uns soupirant et pleurant, d'autres se couvrant la face de leurs mains, la plupart regardant tristement autour d'eux. Il y avait eu quelques cris poussés par les femmes condamnées, mais on les avait fait taire, et un grand silence s'était établi. Les sheriffs, avec leurs grandes chaînes et leurs bouquets et autres monstrueuses babioles civiques, les crieurs, les huissiers et cette grande galerie toute pleine de monde, et cette grande audience théâtrale, tous regardaient attentivement les trente-deux accusés et le juge, mis solennellement en présence. Alors le juge leur adressa la parole. Parmi les misérables amenés devant lui, dit-il, auxquels il devait s'adresser spécialement, il y en avait un qui, dès son enfance, avait bravé les lois, et qui, après des condamnations et des emprisonnements répétés, avait enfin été condamné à la déportation pour un nombre d'années limité, et qui, avec des circonstances extrêmement audacieuses et coupables, s'était évadé et avait été repris et condamné à la déportation à vie. Ce misérable avait semblé, pendant un certain temps, être revenu de ses erreurs, tant qu'il avait été loin du théâtre de ses anciens forfaits, et il avait vécu d'une manière honnête et paisible; mais à un moment fatal, cédant aux inclinations perverses et aux passions violentes qui l'avaient si longtemps rendu redoutable à la société, il avait quitté son asile de repos et de repentir, et était revenu dans la contrée d'où il avait été proscrit. Dénoncé bientôt, il avait réussi, pendant un certain temps, à dépister les agents de police; mais il avait été enfin saisi au moment où il allait fuir; il avait opposé une vive résistance, et avait causé la mort de son dénonciateur, auquel toute sa carrière était connue. Mieux que personne, il savait si c'est avec dessein et préméditation ou dans l'aveuglement de la passion. La peine prévue pour la rupture de ban et la rentrée dans le pays d'où il avait été chassé étant la peine de mort, et sa cause présentant des circonstances aggravantes, il devait se préparer à mourir.
Le soleil pénétrait par les hautes fenêtres du tribunal, à travers les brillantes gouttes de pluie qui étaient restées sur les carreaux, et étendait une large ligne de lumière entre les trente-deux coupables et le juge, et semblait, en les réunissant, rappeler à ceux qui étaient à l'audience que juges et accusés étaient absolument égaux devant celui qui sait tout et ne peut se tromper. Se levant un instant et paraissant comme un point noir dans ce rayon de lumière, le prisonnier dit: