—Laissez-moi maintenant monter voir mon ancienne petite chambre et m'y reposer seul pendant quelques minutes; puis, quand j'aurai mangé et bu avec vous, venez avec moi jusqu'au poteau du chemin, mon cher Joe et ma chère Biddy, et nous nous dirons adieu!»
Je vendis tout ce que j'avais, et je mis de côté, autant qu'il me fut possible, pour faire un arrangement avec mes créanciers, qui me donnèrent un temps convenable pour m'acquitter entièrement, et je partis pour aller rejoindre Herbert. Avant qu'un mois fut écoulé, j'avais quitté l'Angleterre; au bout de deux mois, j'étais commis chez Clarricker et Co; au bout de quatre mois, je me trouvais pour la première fois seul chargé de toute la responsabilité, car la poutre qui traversait le plafond du salon du Moulin du Bord de l'Eau avait cessé de trembler sous les imprécations du vieux Bill Barley et était maintenant en paix. Herbert était parti pour épouser Clara, et je restais seul chargé de la maison d'Orient jusqu'au jour où il revint avec elle.
Bien des années s'écoulèrent avant que je devinsse associé de la maison, mais je vécus heureux avec Herbert et sa femme, je vécus modestement et je payai mes dettes, et j'entretins une correspondance suivie avec Biddy et Joe; ce ne fut que lorsque mon nom figura en troisième ordre dans la raison de commerce que Clarricker me trahit à Herbert; mais il déclara alors que le secret de l'association d'Herbert était resté assez longtemps sur sa conscience, et qu'il fallait qu'il le révélât. C'est ce qu'il fit, et Herbert en fut aussi touché que surpris, et le cher garçon et moi n'en restâmes pas moins amis pour cette longue dissimulation. Je ne dois pas laisser supposer que nous fûmes jamais une grande maison, ou que nous entassâmes des monceaux d'argent. Nos affaires n'étaient pas sur un grand pied, mais notre nom était honorablement connu, puis nous travaillions beaucoup, et nous réussissions très bien. Nous devions tout à l'application et à l'habileté d'Herbert. Je m'étonnais souvent en moi-même d'avoir pu concevoir autrefois l'idée de son inaptitude, jusqu'au jour où je fus illuminé par cette réflexion, que peut-être l'inaptitude n'avait jamais été en lui, mais en moi.
[CHAPITRE XXIX.]
Depuis onze ans, je n'avais vu de mes propres yeux ni Joe ni Biddy, bien qu'ils se fussent souvent présentés à mon imagination, pendant mon séjour en Orient, quand un soir de décembre, qu'il faisait nuit depuis une heure ou deux, je posai doucement la main sur le loquet de la porte de la vieille cuisine. Je le touchai si doucement, qu'on ne m'entendit pas et je regardai à l'intérieur sans être vu. Là, fumant sa pipe à son ancienne place, près du feu de la cuisine, aussi bien conservé et aussi fort que jamais, bien qu'un peu gris, était assis Joe, et, dans le coin, abrité par la jambe de Joe, et assis sur mon petit tabouret, et regardant le feu, on voyait qui?... Moi encore!
«Nous lui avons donné le nom de Pip en souvenir de vous, mon cher vieux camarade, dit Joe, rempli de joie, quand il me vit prendre un autre tabouret à côté de l'enfant, à qui je ne tirai pas les cheveux, et nous avons espéré qu'il grandirait un petit bout comme vous, et nous croyons que c'est ce qu'il fait.»
Je le croyais aussi, et je lui fis faire une longue promenade le lendemain matin; nous causâmes beaucoup, nous comprenant l'un l'autre parfaitement. Je le conduisis au cimetière; je le menai à une certaine tombe, et il me montra la pierre qui était consacrée à la mémoire de:
PHILIP PIRRIP
DÉCÉDÉ DANS CETTE PAROISSE,
ET AUSSI
GEORGIANA,
ÉPOUSE DU CI-DESSUS.