- Monsieur, répliqua Mme Bedwin indignée, c'était un enfant aimant, doux et reconnaissant; je connais bien les enfants peut- être, depuis quarante ans que j'en vois, et les gens qui ne peuvent en dire autant feraient mieux de se taire; c'est mon opinion.»

Ceci allait tout droit à l'adresse de M. Grimwig, qui était resté garçon; mais il se contenta de répondre par un sourire, et la vieille dame allait probablement continuer sa harangue, quand M. Brownlow lui imposa silence.

«Taisez-vous! dit-il, en feignant une irritation qu'il était loin de ressentir; que je n'entende jamais le nom de cet enfant! C'est pour vous dire cela que j'ai sonné. Jamais, entendez-vous, jamais, sous aucun prétexte. Vous pouvez vous retirer, madame Bedwin, Souvenez-vous que je veux être obéi.»

Il y eut ce soir là des coeurs bien tristes chez M. Brownlow. Quant à Olivier, il était en proie à la plus vive douleur, en pensant à ses bons amis de Pentonville; heureusement pour lui, il ignorait ce que leur avait conté le bedeau; car il en serait mort de désespoir.

CHAPITRE XVIII Comment Olivier passait son temps dans la société de ses respectables amis.

Le lendemain vers midi, après que le Matois et maître Bates furent sortis pour vaquer à leurs occupations ordinaires, M. Fagin saisit l'occasion de faire à Olivier un long sermon sur l'affreux péché d'ingratitude, et lui montra clairement qu'il s'en était rendu coupable au premier chef, d'abord en s'éloignant volontairement de la société de ses amis, qu'il avait plongés dans l'inquiétude, et ensuite en essayant de leur échapper de nouveau, après qu'ils avaient pris tant de peine et dépensé tant d'argent pour le retrouver. M. Fagin insista surtout sur l'hospitalité qu'il avait donnée à Olivier, et sur l'amitié qu'il lui avait témoignée; il lui fit sentir que, sans cette assistance, il serait probablement mort de faim; puis il lui raconta l'effrayante histoire d'un jeune garçon qu'il avait secouru par charité, dans des circonstances semblables, mais qui s'était montré indigne de sa confiance, avait manifesté le désir d'entrer en relations avec la police, et avait malheureusement fini par se faire pendre un beau matin à Old- Bailey. Le juif ne chercha pas à dissimuler la part qu'il avait prise à cette catastrophe; mais il déplora, les larmes aux yeux, la cruelle nécessité à laquelle l'avait réduit le jeune homme en question, lequel, par sa mauvaise tête et sa conduite perfide, avait rendu ce fâcheux dénoûment indispensable à la sécurité de lui Fagin et de ses intimes amis.

Le juif finit sa harangue par la description peu flatteuse des désagréments de la potence, et, d'un ton affable et poli, déclara qu'il avait l'espoir de n'être jamais forcé de soumettre Olivier Twist à cette fâcheuse opération.

En écoutant M. Fagin, le petit Olivier tremblait de tous ses membres, bien qu'il ne comprit qu'imparfaitement les sinistres menaces contenues dans ces paroles. Il savait par expérience que la justice pouvait confondre l'innocent avec le coupable, quand par hasard elle les trouvait de compagnie; en se rappelant la nature ordinaire des altercations de Fagin avec M. Sikes, il fut porté à croire que déjà le juif avait plus d'une fois mis à exécution son plan pour réprimer les indiscrétions et faire disparaître les personnes trop communicatives. Il avait déjà saisi certaines allusions à quelque ancienne machination de ce genre. Il leva timidement les yeux, et rencontra le regard scrutateur du juif; il comprit que sa pâleur et son effroi n'avaient pas échappé au vieux scélérat, qui semblait même y prendre plaisir.

Un affreux sourire passa sur le visage de Fagin; il donna à Olivier une petite tape sur la tête, et lui dit que, s'il était bien tranquille et se mettait à la besogne, ils deviendraient une paire d'amis; puis il prit son chapeau, endossa une vieille redingote rapiécée, et sortit en fermant derrière lui la porte à double tour.

Pendant toute cette journée et pendant les jours suivants, Olivier resta seul, depuis le matin de bonne heure jusqu'à minuit.