Le souper fini (on comprend aisément qu'Olivier n'avait pas eu grand appétit), M. Sikes avala deux verres d'eau-de-vie et se jeta sur son lit, en ordonnant à Nancy avec mille imprécations pour le cas où elle y manquerait, de l'éveiller à cinq heures précises. Il enjoignit à Olivier de s'étendre tout habillé sur un matelas à terre. La jeune fille attisa le feu et s'assit devant la cheminée, pour être prête à les éveiller à l'heure dite.
Olivier resta longtemps sans dormir: il pensait que peut-être Nancy chercherait l'occasion de lui donner à voix basse quelque nouvel avis; mais elle resta immobile devant le feu. Épuisé de fatigue et d'inquiétude, l'enfant finit par s'endormir profondément.
Quand il s'éveilla, la théière était sur la table, et Sikes était occupé à mettre différents objets dans la poche de sa grande redingote, posée sur le dos d'une chaise, tandis que Nancy se donnait beaucoup de mouvement pour préparer le déjeuner. Il ne faisait pas jour; la chandelle brûlait encore, et tout était sombre au dehors: une pluie violente battait contre les vitres, et le ciel semblait noir et couvert de nuages.
«Allons! allons! grommela Sikes, tandis qu'Olivier se levait: cinq heures et demie! Dépêche-toi, ou tu n'auras pas le temps de déjeuner; il faut se mettre en route!»
Olivier ne fut pas long à faire sa toilette; il mangea un peu et dit qu'il était prêt.
Nancy, le regardant à peine, lui jeta un mouchoir pour se garantir le cou, et Sikes lui donna un grand collet d'étoffe grossière pour se couvrir les épaules. Ainsi accoutré, l'enfant donna la main au brigand, qui s'arrêta un instant pour lui montrer, avec un geste menaçant, qu'il avait le pistolet dans la poche de côté de sa redingote; puis il serra étroitement la main d'Olivier dans la sienne, dit adieu à Nancy, et sortit.
Comme ils franchissaient le seuil, Olivier tourna la tête un instant dans l'espoir de rencontrer le regard de Nancy; mais elle avait repris sa place devant le feu, et se tenait complètement immobile.
CHAPITRE XXI.
L'expédition.
Ce fut par une triste matinée qu'ils se mirent en route; le vent soufflait avec violence, et la pluie tombait à torrents; des nuages sombres et épais voilaient le ciel; la nuit avait été très pluvieuse, car de larges flaques d'eau couvraient ça et là les rues, et les ruisseaux débordaient. Une faible lueur annonçait l'approche du jour, mais elle ajoutait à la tristesse de la scène plus qu'elle ne la dissipait; cette pâle lumière ne faisait qu'affaiblir l'éclat des réverbères, sans éclairer davantage les toits humides et les rues solitaires; il ne semblait pas que personne fût encore debout dans ce quartier; toutes les fenêtres étaient soigneusement fermées, et les rues qu'ils traversaient étaient désertes et silencieuses.
Tandis qu'ils gagnaient Bethnal-Green, le jour parut tout à fait. Déjà nombre de réverbères étaient éteints; quelques chariots se dirigeaient lentement vers Londres: de temps à autre une diligence couverte de boue brûlait le pavé, et le postillon, par manière d'avertissement, donnait, en passant, un coup de fouet au pesant charretier qui, en ne prenant pas la droite de la chaussée, l'avait exposé à arriver une demi-minute trop tard. Les tavernes, intérieurement éclairées au gaz, étaient déjà ouvertes. Peu à peu d'autres boutiques s'ouvrirent aussi, et on rencontra quelques passants: des bandes d'ouvriers se rendant à leur travail; des hommes et des femmes portant sur la tête des paniers de poisson; de petites charrettes de légumes traînées par des ânes; des voitures à bras pleines de viande; des laitières avec leurs seaux; enfin une file continuelle de gens se dirigeant avec des marchandises de toute sorte vers les faubourgs à l'est de la capitale. À mesure qu'ils approchaient de la Cité, le bruit et le mouvement ne firent que s'accroître, et, quand ils enfilèrent les rues situées entre Shoreditch et Smithfield, ils se trouvèrent au milieu d'un vrai tumulte; il faisait grand jour, autant du moins qu'il peut faire jour à Londres en hiver, et la moitié de la population vaquait déjà aux affaires de la matinée.