Olivier ne trouvait pas le temps long, bien que la jeune demoiselle ne quittât pas encore la chambre et qu'il n'y eût plus de promenades du soir, sauf quelques courtes excursions de temps à autre avec M. Maylie; il profitait avec un redoublement de zèle des leçons du bon vieillard qui l'instruisait, et il travaillait si bien qu'il était lui-même surpris de la promptitude de ses progrès. Ce fut au milieu de ces occupations qu'il fut terrifié par un incident imprévu.
La petite chambre où il avait l'habitude de se tenir pour étudier donnait sur le parterre, derrière la maison. C'était bien une chambre de cottage, avec une fenêtre à volets, autour de laquelle grimpaient des touffes de jasmin et de chèvrefeuille d'où s'exhalaient les plus suaves parfums; elle donnait sur un jardin qui communiquait lui-même par un échalier avec un petit clos.
Au delà on apercevait une belle prairie, puis un bois; il n'y avait pas d'autre habitation de ce côté, et la vue s'étendait au loin.
Par une belle soirée, au moment où les premières ombres du crépuscule descendaient sur la terre, Olivier était assis à cette fenêtre, et plongé dans l'étude; il était resté quelque temps penché sur son livre, et, comme la journée avait été très chaude, on ne sera pas étonné d'apprendre que peu à peu il s'était assoupi.
Il y a un certain sommeil qui s'empare quelquefois de nous à la dérobée, et durant lequel, bien que notre corps soit inerte, notre âme ne perd pas le sentiment des objets qui nous environnent, et conserve la faculté de voyager où il lui plaît. Si l'on doit donner le nom de sommeil à cette pesanteur accablante, à cette prostration des forces, à cette incapacité où nous sommes de commander à nos pensées ou à nos mouvements, c'est bien un sommeil aussi, sans doute; cependant nous avons conscience alors de ce qui se passe autour de nous, et, même quand nous rêvons, des paroles réellement prononcées, des bruits réels qui se font entendre autour de nous, viennent se mêler à nos visions avec un à-propos étonnant, et le réel et l'imagination se confondent si bien ensemble qu'il nous est presque impossible ensuite de faire la part de l'un et de l'autre. Ce n'est même pas là le phénomène le plus frappant de cette torpeur momentanée. Il n'est pas douteux que, bien que les sens de la vue et du toucher soient alors paralysés, nos rêves et les scènes bizarres qui s'offrent à notre imagination subissent l'influence, l'influence matérielle de la présence silencieuse de quelque objet extérieur qui n'était pas à nos côtés au moment où nous avons fermé les yeux, et que nous étions loin de croire dans notre voisinage avant de nous endormir.
Olivier savait parfaitement qu'il était dans sa petite chambre, que ses livres étaient posés devant lui sur la table, et que le vent du soir soufflait doucement au milieu des plantes grimpantes autour de sa fenêtre; et pourtant il était assoupi. Tout à coup la scène change, il croit respirer une atmosphère lourde et violée; il se sent avec terreur enfermé de nouveau dans la maison du juif; il voit l'affreux vieillard accroupi à sa place habituelle, le montrant du doigt, et causant à voix basse avec un autre individu, assis à ses côtés, et qui tourne le dos à l'enfant.
Il croit entendre le juif dire ces mots: «Chut! mon ami; c'est bien lui, il n'y a pas de doute, allons nous-en.
- Lui! répondait l'autre; est-ce que je pourrais m'y méprendre? Mille diables auraient beau prendre sa figure, s'il était au milieu d'eux, il y a quelque chose qui me le ferait reconnaître à l'instant; il serait enterré à cinquante pieds sous terre, sans aucun signe sur sa tombe, que je saurais bien dire que c'est lui qui est enterré là. N'ayez pas peur.»
Les paroles de cet homme respiraient une si affreuse haine, que la crainte réveilla Olivier, qui se leva en sursaut.
Dieu! comme tout son sang reflua vers son coeur, et lui ôta la voix et la force de faire un mouvement!… Là, là, à la fenêtre, tout près de lui, si près qu'il aurait presque pu le toucher, était le juif explorant la chambre de son oeil de serpent, et fascinant l'enfant; et à côté de lui, pâle de rage ou de crainte, ou des deux à la fois, était l'individu aux traits menaçants qui l'avait accosté dans la cour de l'auberge.