Sikes, affaibli par la fièvre, était étendu dans son lit et buvait son grog pour se calmer; c'était la troisième ou quatrième fois qu'il tendait son verre à Nancy, quand il fut frappé du changement qui s'était opéré en elle.
«Le diable m'emporte, dit-il en se soulevant sur son bras pour regarder en face la jeune fille, on dirait un revenant. Qu'as-tu?
- Ce que j'ai? répondit-elle. Rien. Pourquoi me regardes-tu comme ça?
- Qu'est-ce que c'est que ces bêtises-là? fit Sikes en la secouant rudement par le bras. Hein? qu'est-ce que ça veut dire? À quoi penses-tu? Allons! Allons!
- À bien des choses, Guillaume, répondit la jeune fille toute frissonnante et se cachant le visage dans ses mains. Mais bah! qu'est-ce que ça fait?»
Ces mots furent prononcés d'un ton de gaieté feinte qui produisit sur Sikes une impression plus profonde que ne l'avaient fait les traits décomposés de la jeune fille.
«Écoute un peu, dit Sikes; si tu n'as pas la fièvre, il se passe quelque chose de drôle dans l'air; oui, quelque chose de mauvais. Tu n'irais pas par hasard…? Ah bien oui! n'y a pas de danger que tu fasses ça.
- Que je fasse quoi?
- Non, non, dit Sikes en la regardant fixement et en se partant à lui-même. N'y a pas de fille qui ait le coeur plus solide, ou il y a déjà trois mois que je lui aurais coupé le sifflet. C'est la fièvre qui la tient! voilà la chose.»
Cette idée qu'elle avait la fièvre le rassura, et il avala d'un seul trait son verre; puis, avec force jurons, il demanda sa médecine. La jeune fille s'élança avec promptitude et versa, en se détournant, la potion dans une tasse dont elle lui fit vider elle- même le contenu.