- Parce que, dit la jeune fille, je vais mettre ma vie et celle de bien d'autres entre vos mains. C'est moi qui ai reconduit de force le petit Olivier chez le vieux Fagin, le juif, le soir que l'enfant a quitté Pentonville.

- Vous? dit Rose Maylie.

- Moi-même. Je suis la misérable créature dont vous avez entendu parler. C'est moi qui vis au milieu des brigands; jamais, aussi loin que vont mes souvenirs, je n'ai eu d'autre existence! Jamais je n'ai entendu de plus douces paroles que celles qu'ils m'ont adressées! Que Dieu ait pitié de moi! Ne cherchez pas à cacher l'horreur que je vous inspire, mademoiselle. Je suis plus jeune que je ne le parais, mais ce n'est pas la première fois que je fais peur! Les pauvresses mêmes reculent quand je passe près d'elles dans la rue.

- Quelles affreuses choses me dites-vous là! dit Rose, en s'éloignant involontairement de cette étrange femme.

- Ô chère demoiselle! s'écria la jeune fille, remerciez le ciel à genoux de ce qu'il vous a donné des amis pour surveiller et soigner votre enfance! Remerciez-le bien de ne vous avoir pas exposée au froid, à la faim, à une vie de désordre et de débauche, et à quelque, chose de pire encore, comme cela m'est arrivé à moi, depuis le berceau. Oui, depuis le berceau, je peux bien le dire. Le ruisseau d'une allée, voilà mon berceau, et probablement ce sera aussi mon lit de mort.

- Vous m'affligez dit Rose d'une voix émue et saccadée; mon coeur se serre, rien qu'à vous entendre.

- Soyez bénie pour votre bonté; si vous saviez ce que je suis parfois, vous me plaindriez bien davantage. Mais je me suis échappée d'entre les mains de ceux qui ne manqueraient pas de me tuer, s'ils me savaient ici; je me suis échappée pour vous révéler ce que je leur ai entendu dire. Connaissez-vous un homme appelé Monks?

- Non, dit Rose.

- Il vous connaît, lui; il savait que vous étiez ici, car c'est en lui entendant donner votre adresse que j'ai pu arriver jusqu'à vous.

- Jamais je n'ai entendu prononcer ce nom-là.