- C'est bon! c'est bon! on y va, reprit le fin Matois en brossant son chapeau avec la paume de sa main. Ah! dit-il en s'adressant aux magistrats, ça ne vous servira de rien de faire les effrayés comme ça… Je ne vous ferai pas grâce d'un fétu. Pas de ça! Ah! mes petits bijoux, je vous le ferai payer cher; je ne voudrais pas être à votre place pour quelque chose; vous auriez beau tomber à mes genoux pour me demander de m'en aller en liberté que je refuserais. Allons! vous, emmenez-moi en prison, et dépêchez- vous!»

En disant ces mots, le fin Matois se laissa appréhender au collet, répétant avec menaces, jusqu'à ce qu'il fût entré dans la cour, qu'il en ferait une affaire parlementaire; il accompagna ces paroles d'une grimace à l'adresse du geôlier, en riant aux éclats et en se rengorgeant.

Lorsqu'il eut vu mettre le prisonnier en cellule, Noé revint au galop à l'endroit où il avait quitté maître Bates. Après avoir attendu quelque temps au lieu du rendez-vous, il l'aperçut au fond d'une petite cachette où il s'était retiré, pour s'assurer de là que personne de suspect ne suivait son nouvel ami.

Ils se hâtèrent de revenir tous les deux pour rapporter à Fagin l'émouvante nouvelle que le Matois faisait honneur à son éducation et qu'il était en train de fonder glorieusement sa réputation.

CHAPITRE XLIV.
Le moment vient pour Nancy de tenir la promesse qu'elle a faite à
Rose Maylie. - Elle y manque.

Quelque habituée qu'elle fût à la ruse et à la dissimulation, Nancy ne put cacher entièrement l'effet que produisait sur son esprit la pensée de la démarche qu'elle avait faite. Elle se souvenait que le perfide juif et le brutal Sikes lui avaient confié des projets qu'ils avaient cachés à tout autre, persuadés qu'elle méritait toute leur confiance et qu'elle était à l'abri de tout soupçon; sans doute ces projets étaient méprisables, ceux qui les formaient étaient des êtres infâmes, et Nancy n'avait dans le coeur que de la haine contre le juif, qui l'avait entraînée peu à peu dans un abîme sans issue de crimes et de misères; et pourtant, il y avait des instants où elle se sentait ébranlée dans sa résolution par la crainte que ses révélations ne fissent tomber le juif comme il le méritait dans le précipice qu'il avait si longtemps évité, et qu'elle ne fût la cause de sa perte.

Cependant ce n'était là que l'indécision d'un esprit incapable, il est vrai, de se détacher entièrement d'anciens compagnons, d'anciens associés, mais capable pourtant de se fixer attentivement sur un objet, et résolu à ne s'en laisser distraire par aucune considération. Ses craintes pour Sikes auraient été pour elle un motif bien plus puissant de reculer quand il en était temps encore; mais elle avait stipulé que son secret serait religieusement gardé; elle n'avait pas dit un mot qui pût permettre de faire découvrir le brigand; elle avait refusé, pour l'amour de lui, d'accepter un refuge où elle eût été à l'abri du vice et de la misère; que pouvait-elle faire de plus? son parti était pris.

Bien que ses combats intérieurs aboutissent toujours à cette conclusion, ils troublaient son esprit de plus en plus, et même ils se trahissaient au dehors. En quelques jours elle devint pâle et maigre; parfois elle semblait étrangère à ce qui se passait autour d'elle, et ne prenait aucune part aux conversations où elle eût été auparavant la plus bruyante. Il lui arrivait de rire sans motif, de s'agiter sans cause apparente; puis, quelques instants après, elle restait assise, silencieuse et abattue, la tête dans ses mains, et l'effort qu'elle faisait pour sortir de cet état d'abattement, indiquait mieux encore que tous les autres signes, combien elle était mal à l'aise et combien ses pensées étaient loin des sujets discutés par ceux qui l'entouraient.

On était arrivé au dimanche soir, et l'horloge de l'église voisine sonnait l'heure. Sikes et le juif étaient en train de causer, mais ils s'arrêtèrent pour écouter. La jeune fille, accroupie sur une chaise basse, leva la tête et écouta aussi attentivement; onze heures sonnaient.

«Il sera minuit dans une heure, dit Sikes en levant le rideau pour regarder dans la rue; il fait noir comme dans un four; voilà une nuit qui serait bonne pour les affaires.