Mais peut-être hésiterait-elle à s'entendre avec lui pour faire périr Sikes, et c'était pourtant là le principal but à atteindre. Comment pourrai-je accroître mon influence sur elle? se disait le juif en regagnant sa demeure à pas de loup; comment acquérir encore plus d'empire sur elle?
Un esprit comme celui de Fagin était fécond en expédients: s'il pouvait, sans arracher directement un aveu à la jeune fille, la faire surveiller, et découvrir la cause de son changement, puis la menacer de tout révéler à Sikes dont elle avait si grand'peur, à moins qu'elle ne consentit à entrer dans ses vues, ne pourrait-il pas alors compter sur son obéissance?
«C'est sûr, dit Fagin, presque à haute voix. Elle n'oserait plus alors me refuser; non, pour rien au monde; l'affaire est bonne, le moyen est tout trouvé et sera mis en oeuvre. Je te tiens, ma mignonne.»
Il jeta derrière lui un regard affreux, et fit un geste menaçant dans la direction de l'endroit où il avait laissé le brigand, puis continua son chemin, agitant ses mains osseuses dans les poches de sa vieille redingote, où il semblait à chaque mouvement de ses doigts crispés, qu'il écrasait un ennemi détesté.
CHAPITRE XLV.
Fagin confie à Noé Claypole une mission secrète.
Fagin se leva de bonne heure le lendemain matin, et attendit avec impatience l'arrivée de son nouvel associé. Celui-ci, après un délai que le juif trouva interminable, se présenta enfin et attaqua le déjeuner avec voracité.
«Bolter, dit le juif en avançant sa chaise et en s'asseyant en face de Maurice Bolter.
- Eh bien! me voici, répondit Noé; qu'y a-t-il? ne me demandez pas de rien faire avant d'avoir fini de manger, il n'y a pas moyen; il paraît qu'ici on n'a pas seulement le temps d'avaler.
- Vous pouvez causer tout en mangeant, n'est-ce pas? dit Fagin en maudissant du fond du coeur la voracité de son jeune ami.
- Oh! oui, je peux causer, je n'en fonctionnerai que mieux, dit
Noé en coupant un énorme morceau de pain. Où est Charlotte?