- Le mot dont vous vous servez, dit sévèrement M. Brownlow, est un reproche adressé à deux êtres que depuis longtemps la vaine censure du monde ne peut plus atteindre; c'est une insulte qui ne peut plus déshonorer âme qui vive, sinon vous qui vous en rendez coupable. Cet enfant est né dans cette ville?

- Au dépôt de mendicité, répondit Monks; du reste, vous avez là son histoire, ajouta-t-il avec impatience en montrant du doigt les papiers.

- Il faut que nous l'entendions de votre bouche, dit M. Brownlow en promenant ses regards sur les témoins de cette scène.

- Alors, écoutez-moi, répondit Monks; mon père étant tombé malade à Rome, comme vous le savez, ma mère, dont il était depuis longtemps séparé, partit de Paris pour aller le rejoindre et m'emmena avec elle: c'était sans doute pour s'assurer la fortune de mon père, car elle n'avait pas grande affection pour lui, ni lui pour elle; il ne nous reconnut pas, il avait déjà perdu connaissance et resta assoupi jusqu'au lendemain, jour de sa mort. Parmi ses papiers, il y en avait deux datés du jour où il était tombé malade et renfermés dans une lettre à votre adresse. Il avait écrit sur l'enveloppe qu'il ne fallait vous envoyer ces papiers qu'après sa mort. L'un était une lettre à cette fille, à Agnès, et l'autre un testament.

- Que disait-il dans cette lettre? demanda M. Brownlow.

- La lettre?… c'était une feuille de papier écrite dans tous les sens, une espèce de confession générale des torts qu'il se reprochait, et des prières au bon Dieu pour qu'il la prît sous sa protection; il l'avait trompée, à ce qu'il paraît, en lui disant que certaines circonstances mystérieuses, qu'il lui expliquerait plus tard, s'opposaient à son mariage immédiat avec elle; et alors elle avait été bon train, s'était fiée à lui, et beaucoup trop, car elle y avait perdu l'honneur, que personne ne pouvait plus lui rendre. Elle n'avait plus que quelques mois pour accoucher. Il lui disait tout ce qu'il avait l'intention de faire pour cacher sa honte s'il avait vécu; et il la conjurait, s'il venait à mourir, de ne pas maudire sa mémoire et de ne pas croire que les conséquences fatales de cette faute retomberaient sur elle ou sur son enfant, parce qu'il n'y avait que lui de coupable. Il lui rappelait le jour ou il lui avait donné un médaillon et une bague sur laquelle il avait fait graver le nom de baptême, laissant en blanc la place où il espérait un jour faire ajouter le nom de famille… Il la priait de garder cette bague, de la porter toujours sur son coeur, comme elle avait fait jusque-là, et il répétait plusieurs fois les mêmes mots, comme un homme qui a perdu la tête, et je crois bien que c'était vrai.

- Quant au testament…,» dit M. Brownlow en voyant Olivier pleurer à chaudes larmes.

Monks restait silencieux.

«Quant au testament, continua M. Brownlow à sa place, il était conçu dans le même esprit que la lettre. Il y parlait des chagrins que lui avait causés sa femme, des penchants coupables, des dispositions vicieuses qu'il avait reconnus en vous, son fils unique, qui aviez été nourri dans la haine de votre père. Il vous laissait, ainsi qu'à votre mère, une rente de huit cents livres sterling. Il faisait de sa fortune deux parts égales, l'une pour Agnès Fleming, et l'autre pour l'enfant auquel elle donnerait le jour. Si c'était une fille, la fortune lui revenait sans conditions; mais si c'était un fils, il était stipulé qu'à l'époque de sa majorité il ne devait avoir souillé son nom d'aucun acte public de déshonneur, de bassesse, de lâcheté ou de méchanceté; il voulait par là, disait-il, montrer à la mère la confiance qu'il avait en elle et la conviction profonde où il était que son enfant tiendrait d'elle un coeur noble et une nature élevée. S'il était trompé dans son attente, alors il voulait que la fortune vous revînt: car, dans le cas, mais dans le cas seulement où ses deux fils seraient également pervers, il vous reconnaissait un droit de priorité sur sa fortune, quoique vous n'en eussiez aucun sur son coeur, puisque dès votre enfance vous ne lui aviez jamais montré que de la froideur et de l'aversion.

- Ma mère, dit Monks en élevant la voix, fit ce que toute femme eût fait à sa place: elle brûla le testament; la lettre ne parvint pas à son adresse; ma mère la garda, ainsi que d'autres preuves, pour le cas où l'on essayerait de nier la faute de la jeune fille; elle instruisit de tout le père d'Agnès, avec toutes les circonstances aggravantes que lui dictait la haine violente dont elle était animée et dont je la remercie. Le père, au désespoir, se retira avec ses enfants au fond du pays de Galles, et changea de nom pour que ses amis ne pussent jamais connaître le lieu de sa retraite. Quelque temps après on le trouva mort dans son lit. Sa fille s'était enfuie secrètement quelques semaines auparavant; il avait parcouru à pied les villes et les villages d'alentour, la cherchant partout, et, persuadé qu'elle avait mis fin à ses jours pour cacher son déshonneur, il était revenu chez lui et était mort de chagrin le soir même.»