Quant à M. Giles et à Brittles, ils sont toujours à leur poste, bien que le premier soit chauve et que le second ait blanchi. Ils couchent au presbytère; mais ils partagent si également leurs soins entre Mme Maylie et ses enfants, Olivier, M. Brownlow et M. Losberne, que les habitants du village n'ont pas encore pu découvrir au service de quel ménage ils sont particulièrement attachés.
Maître Charlot Bates, terrifié du crime de Sikes, se demanda si après tout il ne valait pas mieux mener une vie honnête; il rompit avec son passé et résolut de l'effacer par une existence laborieuse; Il lutta et souffrit beaucoup dans les commencements! mais, comme il savait se contenter de peu et qu'il avait de la bonne volonté, il finit par réussir, et, après avoir été garçon de ferme et charretier, il est aujourd'hui le plus joyeux éleveur du Northamptonshire.
Et maintenant celui qui écrit ces lignes regrette de toucher au terme de sa tâche et voudrait poursuivre encore le fil de cette histoire.
J'aimerais à m'arrêter près de quelques-uns de ces personnages au milieu desquels j'ai vécu si longtemps, et à partager leur bonheur en tâchant de le dépeindre. Je voudrais montrer au lecteur Rose Maylie, dans toute la fleur et la grâce d'une jeune ménagère, répandant au milieu du cercle qui l'entoure le bonheur et la joie, animant de sa gaieté le coin du feu pendant l'hiver et les causeries sous les arbres pendant l'été. Je voudrais la suivre au milieu des champs et entendre sa douce voix pendant les promenades du soir, au clair de la lune. Je voudrais la suivre, bonne et charitable au dehors et s'acquittant chez elle, douce et souriante, de ses devoirs domestiques; je voudrais retracer l'affection qu'elle portait à l'enfant de sa pauvre soeur, affection qu'Olivier lui rendait si bien pendant les longues heures qu'ils passaient ensemble à s'entretenir des amis qu'ils avaient si tristement perdus; je voudrais, une fois encore, rappeler sous mes yeux ces bonnes et joyeuses petites figures d'enfants groupées autour de ses genoux, et écouter leur joyeux babil; je voudrais évoquer les éclats de leur rire franc et pur, avec, la larme de bonheur et d'émotion qui brille dans les yeux bleus de leur mère. Oh! oui, toutes ces scènes délicieuses, tous ces regards, tous ces sourires, toutes ces pensées et ces paroles innocentes… je voudrais les repasser encore sous ma plume l'une après l'autre.
M. Brownlow s'attacha de plus en plus à son fils adoptif, en voyant tout ce que promettait sa bonne et généreuse nature; il retrouvait en lui les traits de l'amie de sa jeunesse, et cette ressemblance ravivait dans son coeur de vieux souvenirs, doux et tristes à la fois. Les deux orphelins, qui avaient connu l'adversité, gardèrent des rudes épreuves de leur jeunesse un sentiment de compassion pour les malheurs des autres, et de fervente reconnaissance envers Dieu qui les avait protégés et sauvés, mais à quoi bon ces détails, puisque j'ai dit qu'ils étaient vraiment heureux? Le bonheur est-il possible sans une affection vive, sans ces sentiments d'humanité et de bonté pour nos semblables, et de reconnaissance envers l'Être dont la miséricorde et la bonté s'étendent sur tout ce qui respire?
Près de l'autel da la vieille église du village se trouve une table de marbre blanc sur laquelle on ne lit encore qu'un seul nom: «Agnès.» Il n'y a point de cercueil sous cette tombe, et puisse-t-il s'écouler bien des années avant qu'on y inscrive d'autres noms! Mais si les âmes des morts redescendent sur la terre pour visiter les lieux consacrés par l'affection… l'affection qui survit à la mort, l'affection de ceux qu'ils ont connus ici-bas, j'aime à croire que l'ombre de cette pauvre jeune fille vient souvent planer au-dessus de ce petit coin solennel; j'aime à croire qu'il n'en est pas moins béni parce qu'il est là, près d'une église austère, et que la pauvre femme n'a été qu'une brebis égarée.
FIN.
[1] Environ 75 centimes.
[2] Cent vingt cinq francs.
[3] On donne le nom de muets (mates) à des hommes
qui se tiennent à la porte d'une maison mortuaire, et qui
accompagnent les convois.
[4] Allusion au moulin que font tourner les
condamnés.
[5] Sorte de jeu de cartes fort usité en Angleterre.
[6] Gateau particulier pour prendre le thé.