Mme Sowerberry fondit en larmes. Ce torrent de larmes ne laissait à son mari aucune alternative. S'il eût hésité un instant à punir Olivier plus sévèrement, il est clair comme le jour que, d'après les usages reçus dans les querelles de ménage, il eût été une brute, un mari dénaturé, un être méprisable et n'ayant d'humain que le visage, sans compter mille autres agréables épithètes trop nombreuses pour avoir place dans ce chapitre.

Il faut reconnaître qu'autant qu'il dépendait de lui (mais son autorité était fort limitée), il était bien disposé pour l'enfant, soit parce qu'il y allait de son intérêt, soit parce que sa femme le détestait. Le torrent de larmes de la dame ne lui laissa nulle ressource. En conséquence il administra à Olivier une correction telle, que Mme Sowerberry elle-même s'en montra satisfaite, et que la canne paroissiale de M. Bumble devint inutile. Le reste du jour, Olivier fut enfermé dans l'arrière-cuisine, en compagnie de la pompe et d'un morceau de pain sec; le soir, Mme Sowerberry, après avoir encore fait plusieurs remarques injurieuses pour la mémoire de sa mère, lui ouvrit la porte, et, au milieu des sarcasmes de Noé et de Charlotte, lui ordonna de gagner son lit.

Abandonné à lui-même dans la boutique morne et silencieuse du croque-mort, Olivier se livra aux réflexions que le traitement qu'il venait d'éprouver devait éveiller dans son coeur d'enfant. Il avait écouté les sarcasmes avec dédain; il avait supporté les coups sans pousser un cri: car il sentait se développer dans son coeur un sentiment d'orgueil qui l'eût empêché de proférer une plainte, quand même on l'eût brûlé vif: mais, maintenant que personne ne pouvait le voir ou l'entendre, il tomba à genoux sur le plancher et, cachant son visage dans ses mains, il versa de telles larmes qu'il faut souhaiter pour l'honneur de notre nature que Dieu veuille en faire rarement répandre de semblables à des enfants de cet âge!

Olivier resta longtemps immobile dans cette position. La chandelle allait finir de brûler quand il se leva; il regarda prudemment autour lui, écouta attentivement; puis il tira doucement les verrous de la porte d'entrée et regarda dans la rue.

La nuit était froide et sombre; les étoiles paraissaient à l'enfant plus éloignées de la terre qu'il ne les avait jamais vues; il ne faisait pas de vent; l'ombre que les arbres projetaient sur le sol était complètement immobile et avait quelque chose de sinistre et de sépulcral. Il referma doucement la porte, et, profitant des dernières lueurs de la chandelle pour réunir dans un mouchoir le peu d'effets qu'il possédait, il s'assit sur un banc et attendit les premières clartés du matin.

Dès qu'un rayon de lumière pénétra à travers les fentes des volets, Olivier se leva et tira de nouveau les verrous. Il jeta autour de lui un regard timide, hésita quelques instants, puis tira la porte derrière lui: il était dans la rue.

Il regarda à droite et à gauche, incertain du côté par où il fuirait. Il se souvint d'avoir vu les chariots, quand ils sortaient de la ville, gravir péniblement la colline; il prit la même direction, et arriva à un petit sentier à travers champs, qu'il savait rejoindre bientôt la grande route; il s'y engagea et se mit à marcher rapidement.

Il se rappela très bien avoir déjà suivi ce sentier, lorsqu'il trottait derrière M. Bumble, pour venir de la _Ferme _au dépôt de mendicité. Le chemin le conduisit tout droit à la chaumière; son coeur battit violemment à ce souvenir, et il était presque résolu à revenir sur ses pas; mais il avait déjà fait bien du chemin, et un détour lui ferait perdre beaucoup de temps: d'ailleurs il était si matin, qu'il avait peu à craindre d'être vu; il continua à avancer.

Il arriva à la ferme; il n'y avait pas d'apparence que ses petits habitants fussent debout à cette heure matinale: Olivier s'arrêta et jeta à la dérobée un coup d'oeil dans le jardin; un enfant arrachait les mauvaises herbes d'un carré dans un moment où il leva son visage pâle, Olivier reconnut en lui un de ses anciens compagnons. Olivier se sentit joyeux de le revoir avant de s'éloigner; quoique plus jeune que lui, cet enfant avait été son petit ami, son compagnon de jeu; ils avaient été tant de fois affamés, battus, enfermés ensemble!

«Chut, Dick! dit Olivier, comme l'enfant courait à la porte et passait ses petits bras à travers les barreaux pour lui faire accueil; est-ce qu'on est levé?