- Oui, monsieur,» balbutia l'enfant.

Le monsieur qui venait de parler avait raison: il eût fallu en effet qu'Olivier fût un bon chrétien et même un chrétien modèle, s'il eut prié pour ceux qui le nourrissaient et qui avaient soin de lui; mais il ne le faisait pas, parce qu'on ne le lui avait pas enseigné.

«C'est bien, dit le président à mine rubiconde; vous êtes ici pour votre éducation et pour apprendre un métier utile.

- Aussi, demain matin à six heures vous commencerez à éplucher de l'étoupe,» dit le bourru au gilet blanc.

Faire éplucher de l'étoupe à Olivier, c'était combiner ensemble d'une manière très simple les deux bienfaits qu'on lui accordait; il reconnut l'un et l'autre par un profond salut à l'instigation du bedeau, puis on l'emmena dans une grande salle de l'hospice, où, sur un lit bien dur, il s'endormit en sanglotant: preuve éclatante de la douceur des lois de notre heureux pays, qui n'empêchent pas les pauvres de dormir!

Pauvre Olivier! Endormi dans l'heureuse ignorance de ce qui se passait autour de lui, il ne songeait guère que ce jour-là même le conseil venait de prendre une décision qui devait exercer sur sa destinée ultérieure une influence irrésistible: mais la décision était prise; et voici quelle elle était.

Les membres du conseil d'administration étaient des hommes pleins de sagesse et d'une philosophie profonde: en fixant leur attention sur le dépôt de mendicité, ils avaient découvert tout à coup ce que des esprits vulgaires n'eussent jamais aperçu, que les pauvres s'y plaisaient! C'était pour les classes pauvres un séjour plein d'agrément, une taverne où l'on n'avait rien à payer, où l'on avait toute l'année le déjeuner, le dîner, le thé et le souper; c'était un véritable Élysée de briques et de mortier, où l'on n'avait qu'à jouir sans travailler.

«Oh! oh! se dit le conseil d'un air malin; nous sommes gens à remettre les choses en ordre; nous allons faire cesser cela tout de suite.» Sur ce ils posèrent en principe que les pauvres auraient le choix (car on ne forçait personne, bien entendu) de mourir de faim lentement s'ils restaient au dépôt, ou tout d'un coup s'ils en sortaient. À cet effet, ils passèrent un marché avec l'administration des eaux pour en obtenir une quantité illimitée, et avec un marchand de blé pour avoir à des périodes déterminées une petite quantité de farine d'avoine: ils accordèrent trois légères rations de gruau clair par jour, un oignon deux fois par semaine, et la moitié d'un petit pain le dimanche. Ils prirent, relativement aux femmes, beaucoup d'autres dispositions sages et humaines, qu'il est inutile de rapporter: ils entreprirent, par pure bonté, de séparer par une espèce de divorce les pauvres gens mariés, ce qui leur épargnait les frais énormes d'un procès devant la cour ecclésiastique; et, au lieu d'obliger le mari à soutenir sa famille par son travail, ils lui arrachèrent sa famille et le rendirent célibataire. On ne saurait dire combien de gens dans toutes les classes de la société eussent voulu profiter de ces deux bienfaits; mais les administrateurs étaient des hommes prévoyants et avaient obvié à cette difficulté: pour jouir de ces bienfaits il fallait vivre au dépôt, et y vivre de gruau; cela effrayait les gens.

Six mois après l'arrivée d'Olivier Twist, le nouveau système était en pleine vigueur. Dans le début, il fut un peu coûteux; il fallut payer davantage à l'entrepreneur des pompes funèbres, et rétrécir les vêtements de tous les pauvres, amaigris et réduits à rien après une semaine ou deux de gruau; mais le nombre des habitants du dépôt de mendicité diminua beaucoup, et les administrateurs étaient dans le ravissement.

L'endroit où mangeaient les enfants était une grande salle pavée, au bout de laquelle était une chaudière d'où le chef du dépôt, couvert d'un tablier et aidé d'une ou deux femmes, tirait le gruau aux heures des repas. Chaque enfant en recevait plein une petite écuelle et jamais davantage, sauf les jours de fête, où il avait en plus deux onces un quart de pain; les bols n'avaient jamais besoin d'être lavés: les enfants les polissaient avec leurs cuillers jusqu'à ce qu'ils redevinssent luisants; et, quand ils avaient terminé cette opération, qui n'était jamais longue, car les cuillers étaient presque aussi grandes que les bols, ils restaient en contemplation devant la chaudière avec des yeux si avides qu'ils semblaient la dévorer de leurs regards, et ils se léchaient les doigts pour ne pas perdre quelques petites gouttes de gruau qui avaient pu s'y attacher. Les enfants ont en général un excellent appétit; Olivier Twist et ses compagnons souffrirent pendant trois mois les tortures d'une lente consomption, et la faim finit par les égarer à ce point qu'un enfant, grand pour son âge et peu habitué à une telle existence (car son père avait tenu une petite échoppe de traiteur), donna à entendre à ses camarades que, s'il n'avait pas une portion de plus de gruau par jour, il craignait de dévorer une nuit l'enfant qui partageait son lit, et qui était jeune et faible: il avait, en parlant ainsi, l'oeil égaré et affamé, et ses compagnons le crurent; on délibéra. On tira au sort pour savoir qui irait le soir même au souper demander au chef une autre portion; le sort tomba sur Olivier Twist.