—S'il en eût été ainsi, répliqua madame Maylie, vos espérances eussent été entièrement détruites; et je ne sache pas que votre arrivée ici un jour plus tôt ou un jour plus tard eût été de bien grande importance.

—Qui peut en douter, ma mère? reprit le jeune homme . . . Vous savez combien je l'aime . . . Vous devez le savoir.

—Sans doute, repartit madame Maylie. Je sais fort bien qu'elle mérite l'amour le plus pur et le plus constant, un amour durable, cimenté par la plus solide amitié. Si je ne savais pas qu'un changement de conduite, de la part de celui qu'elle aimerait, dût briser son cœur, je ne trouverais pas ma tâche si difficile à remplir, et je n'éprouverais pas ce combat intérieur, quand je fais en sorte d'agir le plus consciencieusement possible en cette circonstance.

—Ceci n'est pas bien, ma mère! répliqua Henri. Supposez-vous donc que je sois si enfant, que je ne connaisse pas mon propre cœur, ou que je puisse me méprendre sur la nature de mes sentiments?

—Je pense, mon cher Henri, dit la bonne dame posant sa main sur l'épaule de son fils, que la jeunesse est sujette à des impulsions généreuses du cœur qui ne durent pas, et qu'il est certains sentiments qui, pour être partagés, n'en deviennent que plus passagers. Je sais en outre, poursuivit-elle en regardant fixement le jeune homme, qu'une femme qui peut rougir de sa naissance (bien qu'il n'y ait rien de sa faute) est exposée, ainsi que ses enfants, aux sarcasmes des sots; que son mari, quelque généreux qu'il soit d'ailleurs, peut un jour se repentir de l'avoir épousée dans un moment d'enthousiasme, et elle s'apercevoir de son indifférence et en mourir de douleur.

—Celui qui se conduirait ainsi serait indigne de porter le nom d'homme! s'écria Henri. Ce serait un brutal.

—C'est ainsi que vous pensez maintenant, Henri? dit la dame.

—Et que je penserai toujours, reprit le jeune homme. Tout ce que j'ai souffert depuis deux jours m'arrache l'aveu sincère d'une passion qui ne date pas d'hier, et que je n'ai pas conçue légèrement, vous le savez vous-même. Mes pensées, mes espérances, mon avenir, tout est en elle . . . Je ne vois rien au-delà de Rose. Si vous mettez un obstacle à mes désirs, vous m'ôtez la paix et le bonheur. Pensez-y sérieusement, ma mère, et connaissez mieux mes sentiments.

—Henri, reprit madame Maylie, c'est justement parce que je les connais que je ne voudrais pas qu'ils fussent froissés. Mais nous en avons assez dit sur ce sujet.

—Que Rose se prononce elle-même! dit Henri. Votre intention n'est pas de vous opposer à mes vœux, n'est-ce pas?