—Il y a encore au moins deux bons milles d'ici.
—Eh bien! après? Qu'il y en ait deux ou qu'il y en ait vingt, répliqua Noé Claypole (car c'était lui-même). Allons! lève-toi, et en route, si tu ne veux que je te donne un coup de pied pour te faire déguerpir!
Comme le nez naturellement rouge du sieur Noé était devenu pourpre de colère, et qu'il s'avançait vers Charlotte d'un air furieux, celle-ci se leva sans mot dire, et se remit en marche.
Charlotte, fatiguée, harassée, ne pensait plus qu'à s'arrêter. À chaque instant, elle s'informait si Noé s'arrêterait bientôt pour passer la nuit. Mais le sieur Claypole était avant tout un homme prudent; il avait fait ses plans, il craignait les logements que pouvait lui fournir si généreusement Sa très gracieuse Majesté Britannique: aussi se défiait-il de toute auberge située trop près de la grande route; il avait une préférence tout à fait marquée pour les quartiers les plus retirés. Sowerberry lui apparaissait comme l'ombre de Banco. Au milieu de toutes ses peurs, il ne manquait cependant jamais l'occasion de faire sentir sa supériorité à Charlotte. Celle-ci la reconnaissait et le remerciait de la confiance grande qu'il lui avait témoignée en lui laissant l'argent qu'ils avaient emporté de chez Sowerberry! Mais cette confiance n'était qu'une conséquence du système de prudence du sieur Claypole; il avait craint de se compromettre dans le cas où on les aurait poursuivis, et l'argent se trouvant sur elle seule, il aurait pu protester de son innocence et échapper peut-être à la justice.
Noé, traînant Charlotte après lui, tantôt ralentissait le pas au coin d'une de ces rues qu'il parcourait des yeux dans toute sa longueur pour voir s'il ne découvrirait point l'enseigne de quelque modeste auberge, et tantôt se remettait à marcher comme de plus belle s'il craignait que l'endroit ne fût trop public pour lui. Il s'arrêta enfin devant un cabaret plus sale et plus chétif en apparence que tous ceux qu'il avait vus jusqu'alors; et après en avoir examiné scrupuleusement l'extérieur, il annonça gracieusement à Charlotte son intention d'y passer la nuit.
—Ainsi, donne-moi ce paquet, dit-il défaisant les bretelles passées autour des bras de Charlotte et s'en chargeant lui-même, et ne t'avise pas d'ouvrir la bouche à moins que je ne t'adresse la parole! Quelle est l'enseigne de la maison? A . . . u . . . x . . . aux, t . . . r . . . o . . . i . . . s . . . trois, aux trois . . . aux trois . . . aux trois quoi? demanda-t-il.
—Aux Trois-Boiteux, dit Charlotte.
—Aux Trois-Boiteux? répéta Noé. Elle n'est déjà pas si bête, c'te enseigne-là! Toi, suis-moi . . . et fais bien attention à ce que je t'ai recommandé! Ayant dit ces mots, il poussa la porte avec son épaule et entra, suivi de Charlotte.
Il n'y avait au comptoir qu'un jeune juif qui, les deux coudes appuyés sur la table, était occupé à lire un journal crasseux. Il regarda fixement Noé, et celui-ci le considéra de même.
Si Noé avait eu son costume de l'école de charité, l'air d'étonnement avec lequel le juif le regardait n'eût pas paru extraordinaire; mais comme il avait une blouse par-dessus ses vêtements, il n'y avait rien en lui, ce semble, qui dût attirer à ce point l'attention dans un cabaret.