—Ceci ne vous regarde pas, mon jeune homme, répliqua le sieur Bolter, et si vous vous permettez ces libertés avec vos supérieurs, nous pourrons bien nous fâcher: je ne vous dis que ça!
Maître Bates partit d'un tel éclat de rire à cette menace, que Fagin fut longtemps avant de pouvoir interposer son autorité et faire comprendre au sieur Bolter qu'il ne courait aucun risque à visiter le bureau de police, d'autant plus que, comme la petite affaire qui l'amenait à Londres n'avait pas encore transpiré dans cette ville, et que son signalement n'y était pas encore parvenu, il était plus que probable qu'on ne le soupçonnerait pas de s'y être réfugié; qu'en conséquence, s'il changeait de costume, il n'y avait pas plus de danger pour lui à aller au bureau de police, qu'il n'y en aurait partout ailleurs, puisque, de tous les endroits de la capitale, c'est, sans contredit, celui qu'on penserait le moins qu'il dut visiter de son plein gré.
Persuadé par ces paroles de Fagin, aussi bien que par la crainte que ce dernier lui avait inspirée, le sieur Bolter consentit, d'assez mauvaise grâce, à faire cette démarche. Par le conseil du juif, il revêtit un costume de charretier.
Lorsque tous ces arrangements furent pris, on lui fit le portrait du Matois de manière qu'il pût facilement le reconnaître; et Charlot l'ayant accompagné jusqu'à l'entrée de la rue dans laquelle se trouvait le bureau de police, lui promit de l'attendre au même endroit.
Noé Claypole, ou plutôt Maurice Bolter (comme il plaira au lecteur de l'appeler), suivant la direction que lui avait donnée Charlot Bates, qui avait lui-même une connaissance exacte des lieux, arriva sans obstacle dans le sanctuaire de la justice.
Noé chercha des yeux le Matois; mais, quoiqu'il vît plusieurs femmes qui auraient bien pu passer, les unes pour la mère, les autres pour les sœurs de cet estimable jeune homme, et que, parmi les hommes qui parurent au banc des prévenus, il y en eût plus d'un qui lui ressemblât assez pour qu'on le prît pour son frère ou pour son père, il n'aperçut pourtant, parmi les jeunes gens de son âge, personne qui répondît au signalement qu'on lui avait donné. Il attendait avec impatience, lorsque parut un jeune prisonnier qu'il reconnut aussitôt pour Jacques Dawkins.
C'était en effet le Matois, qui, les manches retroussées comme de coutume, la main gauche dans son gousset, et de l'autre tenant son chapeau, entra délibérément, suivi du geôlier. Ayant pris place au banc des accusés, il demanda d'un ton semi-sérieux et semi-comique la raison pour laquelle on le traitait d'une manière aussi indigne.
—Silence! cria le geôlier.
—Je suis Anglais, n'est-ce pas? dit le Matois. Où sont mes privilèges?
—Vous les aurez assez tôt, vos privilèges, et ils seront poivrés, que je dis, reprit le geôlier.