—Cet officier de marine, ajouta M. Brownlow sans paraître faire attention à l'observation de Monks, occupait une maison dans cette partie de l'Angleterre que votre père parcourut à l'époque de ses malheurs, et dans laquelle maison il prit un logement. Peu de temps leur suffit pour se lier d'une étroite amitié. Votre père avait des avantages qu'ont peu d'hommes: il était joli garçon, et avait un cœur franc et généreux comme sa sœur. Plus le vieil officier le connut, et plus il l'aima. Malheureusement il en fut de même avec sa fille. Avant qu'un an se fût écoulé, reprit M. Brownlow, il était lié par serment à cette jeune vierge, victime d'une passion vive et sincère . . . d'un premier amour, enfin.

—Votre conte est des plus longs, observa Monks évidemment mal à son aise.

—C'est un récit de malheurs, de chagrins et de misères, jeune homme, répliqua M. Brownlow; et de tels contes (comme vous voulez bien dire) sont toujours longs. Enfin, un de ses parents pour l'amour duquel votre père avait été sacrifié, comme le sont tant d'autres, vint à mourir; et, comme s'il eût voulu réparer le malheur dont il avait été la cause, il lui légua toute sa fortune, qui était considérable. Votre père dut se rendre à Rome, où ce parent était allé pour sa santé, et où il mourut sans avoir mis ordre à ses affaires. Il y alla donc et y tomba dangereusement malade. Votre mère, qui en reçut la nouvelle à Paris, qu'elle habitait alors, partit avec vous sur-le-champ pour l'aller trouver. Il mourut le jour de votre arrivée, sans avoir fait son testament: de sorte que sa fortune vous échut en partage à tous deux.

A cet endroit de ce récit, Monks prêta une oreille plus attentive, sans cependant regarder M. Brownlow.

—Avant de s'embarquer et en passant par Londres, poursuivit M. Brownlow regardant fixement celui-ci, il vint me voir.

—Je n'ai jamais eu connaissance de cela, reprit Monks.

—Oui, jeune homme, reprit M. Brownlow, il vint me voir, et me laissa entre autres choses un portrait peint par lui-même . . . le portrait de cette pauvre fille qu'il ne pouvait emporter . . . Il paraissait accablé par le remords, s'accusait d'avoir causé la ruine et le déshonneur d'une famille, et me confia l'intention qu'il avait de convertir tout son bien en argent (quoi qu'il dût lui en coûter), et, après vous avoir laissé à votre mère et à vous une partie de cet argent, s'enfuir en pays étranger. Je devinai bien qu'il ne s'enfuirait pas seul . . . Il ne m'en dit pas davantage, il me cacha le reste, à moi son vieil ami, son ami d'enfance! Il promit de m'écrire, de me dire tout et de me revoir une seule et dernière fois avant de quitter définitivement l'Angleterre. Hélas! je ne devais plus le revoir, et je ne reçus même pas de lettre de lui . . . Quelque temps après sa mort, continua M. Brownlow, j'allai moi-même à la demeure du père de la jeune fille, résolu, dans le cas où mes craintes ne se trouveraient que trop fondées, d'offrir asile et protection à une pauvre jeune fille errante qu'un amour coupable . . . (selon le monde) aurait entraînée à sa perte. Il y avait huit jours qu'ils avaient quitté le pays. Après avoir payé quelques petites dettes criardes, ils étaient partis pendant la nuit. Où et pourquoi, c'est ce que personne ne put me dire.

Monks parut se trouver plus à l'aise, et jeta autour de lui un regard de triomphe.

—Lorsque votre frère, poursuivit M. Brownlow en se rapprochant de Monks, pauvre et opprimé, tomba entre mes mains (je ne dirai pas par le plus grand des hasards, mais par les soins de la Providence), et que je le sauvai du vice et de l'opprobre . . .

—Quoi! s'écria Monks tressaillant d'étonnement.