Quand on eut desservi, le plaisant vieillard et les deux jeunes gens jouèrent à un jeu aussi curieux qu'il était peu commun. Le premier mit une tabatière dans un des goussets de son pantalon, et un portefeuille dans l'autre; dans la poche de son gilet une montre à laquelle était attachée une chaîne de sûreté, qu'il passa autour de son cou; et fichant sur sa chemise une épingle montée en faux, il se boutonna jusqu'en haut; puis plaçant son étui à lunettes et son mouchoir dans les poches de sa redingote, il se promena de long en large dans la chambre, une canne à la main: de même qu'on voit nos vieux messieurs dans les rues à chaque instant du jour. Tantôt il s'arrêtait devant la cheminée, et tantôt à la porte, feignant d'examiner les marchandises aux fenêtres des boutiques. Parfois, il regardait autour de lui et tâtait ses poches alternativement pour s'assurer si on ne l'avait point volé; et il faisait cela si naturellement, qu'Olivier en riait jusqu'aux larmes. Pendant tout ce temps, les deux jeunes messieurs le suivaient de près, évitant si adroitement ses regards chaque fois qu'il se retournait, qu'il était impossible à l'œil de suivre leurs mouvements. À la fin le Matois lui marcha sur le pied, tandis que Charlot le heurta (sans le faire exprès, bien entendu), et, en ce moment même, ils lui soulevèrent en moins de rien et avec la plus étonnante dextérité tabatière, portefeuille, montre, chaîne de sûreté, épingle, mouchoir de poche, ainsi que l'étui à lunettes. Si le vieux monsieur sentait une main dans une de ses poches, il disait dans laquelle, et le jeu était à recommencer.
Lorsqu'on eut joué à ce jeu un grand nombre de fois, deux jeunes demoiselles vinrent faire une visite aux deux jeunes messieurs. L'une se nommait Betzy, et l'autre Nancy. Leur chevelure naturellement épaisse n'était pas des mieux soignée; leurs souliers n'avaient point de cordons, et leurs bas étaient négligemment tirés. Elles avaient de grosses couleurs et paraissaient assez gaillardes. Comme elles avaient des manières excessivement enjouées, Olivier pensa qu'elles étaient fort aimables (comme elles l'étaient, à n'en point douter).
Ces demoiselles restèrent assez longtemps, et des liqueurs ayant été apportées par suite de la réflexion de l'une d'elles, qui se plaignit d'avoir l'estomac glacé, la conversation devint vive et animée. À la fin Charlot dit qu'il pensait qu'il était grandement temps de battre la semelle, expression qu'Olivier crut être le français de sortir; car, aussitôt après, le Matois et Charlot et les deux jeunes demoiselles s'en allèrent ensemble, munis de quelque argent que leur donna le bon vieux juif pour dépenser en chemin.
—Eh bien! mon ami, n'est-ce pas une vie agréable que celle-ci, hein? dit Fagin; les voilà partis pour toute la journée!
—Ont-ils fini de travailler, Monsieur? demanda Olivier.
—Oui, repartit le juif, à moins qu'ils ne trouvent de la besogne en route; alors ils ne la négligeront pas, tu peux bien y compter. Prends exemple sur eux, mon ami: prends exemple sur eux! continua-t-il en frappant l'âtre de la cheminée avec la pelle à feu, comme pour donner plus de force à ses paroles: fais tout ce qu'ils te diront, et consulte-les en toutes choses, principalement le Matois. Il fera un grand homme lui-même, et tu deviendras comme lui si tu le prends pour modèle. Est-ce que mon mouchoir sort de ma poche, mon ami? demanda-t-il en s'arrêtant tout court.
—Oui, Monsieur, répondit Olivier.
—Essaye donc un peu si tu pourrais le prendre sans que je m'en aperçusse, de même que tu les as vus faire quand nous nous amusions ce matin.
Olivier souleva la poche d'une main, comme il l'avait vu faire au fin Matois, et de l'autre tira légèrement le mouchoir.
—Est-ce fait? demanda le juif.