Dans la rue depuis huit heures du matin, par un froid de 22° et sans avoir eu le temps de ne rien me mettre sous la dent, je trouvai enfin, à neuf heures du soir, obligeamment aidé par la Directrice du Foyer Français, un gîte pour moi et les miens, dans un hôtel tenu par une famille belge, au centre de la ville.
Grâce à l’intervention de M. le Colonel P..., officier d’ordonnance du Général Berthelot, le Chef d’Etat-Major du Général Rousky m’avait accordé, à mon passage à la frontière roumano-russe, une recommandation très chaleureuse qui me permit, dès le lendemain de mon arrivée à Kiev, d’occuper, à l’Université féminine, la chaire d’histoire de la littérature française, vacante depuis le départ de M. Ch., mobilisé, et, au Gymnase Alexiev, celle de maître de langue française.
Assuré du pain quotidien pour moi et les miens, je pus ouvrir les yeux sur ce qui m’entourait.
Kiev avant la Révolution
Deux faits me frappent tout d’abord: la liberté extraordinairement grande accordée aux prisonniers de guerre et le respect presque exagéré que témoignent les soldats russes à leurs officiers.
Les prisonniers de guerre, presque tous allemands ou autrichiens, vont et viennent dans les rues de la ville sans aucune surveillance, du moins apparente. Très travailleurs et exerçant presque tous des professions, ils ont monté de petits commerces et de petits ateliers qui leur font réaliser de jolis bénéfices. «Cela est préférable à la guerre», me dit un moine-soldat qui veut bien me ressemeler une paire de souliers à un prix étonnant par sa modicité.
Les soldats russes, très nombreux à Kiev, puisque c’est de là que partent toutes les unités à destination du front roumano-gallicien, se montrent très profondément, trop profondément, à mon avis, respectueux pour leurs officiers. Dès que ceux-ci paraissent, les soldats s’arrêtent, se tournent face à l’endroit où l’officier va passer, frappent fortement le sol de leurs deux talons, portent une main largement tendue à leur shapka et dans un état de fixité et d’immobilité absolues, attendent que l’officier ait disparu dans le lointain.
Inutile de dire que la plupart du temps l’officier ne paraît pas s’apercevoir de ces marques de respect.
Dans les restaurants, les cafés ou les brasseries, un cadet, c’est-à-dire un élève officier, doit aller, la main dans le rang et en claquant les talons, demander à chaque officier présent, la permission de s’asseoir. Si un officier entre dans ces mêmes lieux, chaque officier se lève aussitôt et la salle résonne du timbre clair des éperons entrechoqués.