Il était assis, quelques instants après, devant un solide repas et se disposait, tout en mangeant, à faire le récit que réclamait son hôte.
Soudain il tressaillit; la pâleur couvrit ses traits, pendant que son regard s'attachait avec insistance à celui du capitaine:
—Tout le monde me croit donc mort?—interrogea-t-il d'une voix mal assurée.
—Tout le monde. Qui pouvait supposer que tu avais échappé à cette catastrophe sans nom?… On t'a vu tomber de la barque. Les camarades, en rentrant au port, ont déclaré qu'ils n'avaient pu te sauver…. On a espéré quelque temps que tu avais été recueilli par les hommes de la chaloupe, puis cette opinion a été abandonnée, après quelques mois d'attente…. D'où vient que la nouvelle de ton sauvetage n'a pas été envoyée ici?
—C'est mon histoire qu'il faut vous raconter, capitaine. Ecoutez-moi.
Je serai bref….
Raymond épongea la sueur froide qui perlait sur son front et continua d'une voix sourde:
—Les matelots de la chaloupe, après m'avoir recueilli sans connaissance, renoncèrent à poursuivre leur sauvetage. Ils regagnèrent le navire d'où on leur faisait signe de retourner à la hâte…. Quand je revins à moi, j'appris que j'étais à bord d'un bateau de Hambourg, à destination de New-York…. Je suppliai pour qu'on me débarquât en Angleterre. Le capitaine s'y refusa. Il fallait éviter les côtes, la tempête avait déjà retardé le navire, et les armateurs pouvaient subir les plus grandes pertes des suites d'un retard plus considérable…. Il fallut me résigner. J'offris même mes services. Mais j'étais incapable de supporter la plus petite fatigue…. Un matin, je restai cloué au lit, en proie à la fièvre. Pendant quelques jours le mal me balança entre la vie et la mort…. Nous approchions de New-York, quand la tempête nous assaillit de nouveau. Je fus réveillé, une nuit, par un matelot alsacien qui m'avait pris en affection:—Camarade,—me dit-il,—il faut vous lever, tout de suite. Le navire fait eau, on renonce à le sauver…. Laissez-moi faire.—Il m'enleva dans ses bras robustes. L'émotion était trop forte, je m'évanouis. Quand je revins à moi, ranimé par les soins de mon sauveur, nous étions trois hommes à bord d'un léger canot, presque sans vivres, presque sans eau…. Combien de temps errâmes-nous sur cette mer tourmentée?… Comment le saurais-je?… Je n'avais plus conscience de la vie et je m'étonne que mes compagnons ne me jetèrent pas à la mer, me croyant mort…. Je me rappelle seulement qu'un vapeur allant à New-York nous recueillit; j'ai ce vague souvenir que Fritz, mon sauveur, veilla à mes côtés jusqu'au moment où nous débarquâmes en Amérique. Là, toujours grâce aux soins de ce brave coeur, on me transporta dans un hôpital…. Après cela, il y a dans ma vie une lacune, capitaine…. Je devins fou….
—Fou!—interrompit le capitaine avec stupéfaction.
—Oui, fou…. Oh! vous devez comprendre le choc que ma pauvre raison avait subi quand, tout à coup, je m'étais vu arraché à mes rêves de bonheur; à la pensée que peut-être ceux que j'aimais me croyaient mort!… Je devins fou…. Quand je revins à la réalité, j'étais au fond d'un hôpital, à quelques cents lieues de France! J'étais resté là une année!…
Ma guérison fut constatée et le consulat français me fournit les moyens de me rapatrier….