Le premier pouvait avoir cinquante ans, l'autre n'en avait pas vingt.
Le vieux fumait dans une de ces courtes pipes que les matelots ont baptisées du nom de «brûle-gueule.» Mais s'il s'acquittait de cette opération avec une impassabilité que les bruits du dehors ne pouvaient ébranler, son compagnon, lui, semblait inquiet et, de temps en temps, quittait son siège pour aller regarder par la petite fenêtre ouverte sur la mer.
Pendant une de ces allées et venues, le vieux pivota sur son tabouret et, interpellant le jeune homme:
—Eh! bien, Raymond, encore tes idées noires!… On croirait, ma foi, à ma place, que tu n'as jamais vu de tempête!… Pourtant, cela te connaît. Je sais, moi, que tu n'as jamais pâli, au large, quand le ciel et l'eau se donnaient le mot pour nous payer une valse à leur façon…. Oui mais, ici, sur le plancher des vaches, te voilà tout changé. Le plus petit coup de vent te tourne la face en crème….
—Patron, vous souvenez-vous du 12 mars?… interrompit le jeune homme avec l'accent d'une profonde tristesse.
Le front du vieux s'assombrit. Une grosse larme roula sur sa joue hâlée. Il se leva brusquement et alla serrer en silence la main de son compagnon.
—Le 12 mars!…—gémit-il au bout d'un instant.—Pardonne-moi, garçon, je l'avais oublié…. Tu n'as pas oublié, toi…. Ah! c'est une date terrible dans ma vie comme dans la tienne…. La mer t'a pris, ce jour-là, ton père et tes deux frères: à moi, elle m'a ravi mes deux meilleurs amis, Gosselin, ton père, et Darnétal, le père de ma Jeanne…. Ce souvenir, vois-tu, Raymond, je l'ai là, pourtant, comme si c'était d'hier…. Ils allaient arracher à la mort quelques malheureux en détresse. La mort s'est vengée d'eux en les prenant, eux aussi!… Je les revois sauter dans la barque fatale. Je voulais aller avec eux. Ils me repoussèrent en me disant: «Si nous n'en revenons pas, tu resteras, toi, pour consoler les petits….» Les petits, c'était toi, Raymond, c'était elle, ma Jeanne…. Alors, je ne songeais, moi, qu'à les exciter. Leur enthousiasme m'aveuglait aussi…. Ils montraient du doigt le bateau naufragé, ils nous disaient: «Confiance! nous reviendrons avec eux!…» Nous applaudissions; moi, plus fort que les autres. Je criais: «Allez vite!…» à ces héros qui volaient à la mort!… C'était leur devoir, hélas!… Le soir, on retrouva leurs corps à la côte. Darnétal respirait encore. Quand, après deux jours d'agonie, mon vieux camarade se sentit partir à son tour: «Talbot, me dit-il, en étreignant convulsivement ma main,—tu es mon plus vieil ami … j'ai toujours eu en toi la plus grande confiance…. C'est pourquoi je te lègue ma petite Jeanne…. Je veux qu'elle soit heureuse près de toi, comme elle le fut chez nous …, sois pour elle un père, d'abord …, puis, quand elle sera femme …, dans quatre ou cinq ans, sois pour elle un bon mari…. Jure-moi, Talbot, qu'elle sera ta femme!…» Je jurai, et il mourut en mettant ma main dans celle de Jeanne….
Le vieux matelot se tut. Ses yeux, qu'il avait tenus baissés en parlant, se relevèrent sur Raymond, assis en face de lui. Une pâleur subite avait envahi les traits du jeune homme. Un tremblement de fièvre agitait tous ses membres.
Quand Talbot eut fini de parler, un gémissement sourd souleva sa poitrine, ses yeux se fermèrent. Il serait tombé si son compagnon ne s'était précipité pour le soutenir.
—Raymond, mon enfant!—cria ce dernier, en regardant avec effroi le visage blême du jeune matelot.—Sainte Vierge! il se trouve mal!… Raymond, Raymond!…