Malheureusement, la flottille fut surprise pendant une nuit plus claire que les précédentes; alors, une horrible boucherie eut lieu. Ni l'âge, ni le sexe, ni la force, ni la faiblesse, ne furent épargnés. Le nourrisson fut égorgé sur le sein ouvert de sa mère, ou roula avec elle dans les eaux ensanglantées du lac.
Il fallait bien venger les honteuses défaites d'Humaïta et de Acáyuasá! Il fallait bien aussi punir les ingénieux auteurs d'une ruse, dont le succès, jusqu'à ce moment couvrait les alliés de confusion, tout en diminuant leur part de butin!
La lutte se prolongea quelques jours encore entre les soldats de la triple alliance et les débris de la garnison d'Humaïta. De nouvelles propositions furent faites, auxquelles il fut répondu par un nouveau refus.
Un matin, cependant, un homme noir s'avança vers la lisière de la forêt où s'étaient réfugiés les Paraguayens. Cet homme tenait à la main une grande croix de bois, pendant qu'à ses côtés on agitait un drapeau blanc. C'était un prêtre.
C'était même plus qu'un simple soldat de la milice sacerdotale; c'était, d'après les feuilles brésiliennes, un dignitaire de l'ordre ecclésiastique, âme d'élite qu'avait profondément touchée le triste sort des soldats paraguayens. Le padre Esmerata--ce nom appartient désormais à l'histoire--remplissait les fonctions d'aumônier, à bord de l'escadre impériale.
Quelques figures hâves apparaissaient par moments, à travers les arbres.
Le ministre d'un Dieu de paix et de charité prononça des paroles en rapport avec son caractère. Il supplia les Paraguayens, qu'il appelait ses frères, de cesser une résistance inutile. La capitulation qu'il leur apportait serait observée scrupuleusement; il le jurait sur le signe sacré de la Rédemption, sur cette croix où le Christ était mort pour le salut des hommes.
Le tableau est tout indiqué.
Les figures hâves sont celles des vedettes qui se sont repliées sous bois, en poussant le cri d'alarme. Bientôt des groupes armés sont accourus, suivis d'autres groupes également menaçants. Les Paraguayens, craignant un guet-apens, se tiennent sur la défensive, le doigt à la gachette du fusil. Mais l'aumônier leur présente la croix, qu'il serre ensuite contre sa poitrine. Cette action et le langage ému qui l'accompagne adoucissent insensiblement ces visages farouches. Les Paraguayens font un pas en avant; ils en font deux. Les femmes devancent leurs frères et leurs époux; finalement, ils entourent ensemble celui qui se dit envoyé par le général en chef et qui leur promet, en son nom, qu'ils seront traités en prisonniers de guerre, en hommes libres, et, surtout, qu'ils ne seront pas contraints de porter les armes contre leur patrie.
Cette scène du grand drame platéen a un caractère incontestable de simplicité grandiose et de majesté imposante [46]. Le dénoûment approche.