J'ai bien souvent regretté de n'y avoir pas ajouté le baccalauréat ès sciences, qui m'eût familiarisé de bonne heure avec une foule de notions dont je n'ai apprécié que plus tard toute l'importance et sur lesquelles je suis malheureusement resté un ignorant! Mais le temps pressait; il fallait se mettre en état de remporter ce prix de Rome auquel je m'étais engagé, et qui était une question de vie ou de mort pour mon avenir: or, il n'y avait pas un jour à perdre.
Reicha venait de mourir: je me trouvais sans professeur. Ma mère eut la pensée de me conduire chez Cherubini, et de lui demander mon admission dans une des classes de composition du Conservatoire. J'emportai sous mon bras quelques-uns de mes cahiers de leçons avec Reicha, afin de pouvoir renseigner Cherubini sur le point où j'en étais. Cette exhibition ne fut pas nécessaire. Cherubini s'informa verbalement de mon passé; et, lorsqu'il sut que j'étais élève de Reicha (qui avait cependant professé au Conservatoire), il dit à ma mère:
—Eh bien! maintenant, il faut qu'il recommence tout dans une autre manière. Je n'aime pas la manière de Reicha: c'est un Allemand; il faut que le petit suive la méthode italienne: je vais le mettre dans la classe de contrepoint et de fugue de mon élève Halévy.
Or, pour Cherubini, l'école italienne, c'était la grande école qui descend de Palestrina, comme, pour les Allemands, le maître par excellence est Sébastien Bach. Loin de me décourager, cette décision me ravit.
—Tant mieux, me disais-je et répétais-je à ma mère, je n'en serai que mieux armé, ayant pris de chacune de ces deux grandes écoles ce qu'elles ont de particulier: tout est pour le mieux!
J'entrai dans la classe d'Halévy; en même temps, Cherubini me mit, pour la composition lyrique, entre les mains de Berton, l'auteur de Montano et Stéphanie et d'un grand nombre d'ouvrages qui avaient joui d'une réputation méritée; esprit fin, aimable, délicat, grand admirateur de Mozart, dont il recommandait la lecture assidue.
—Lisez Mozart, répétait-il sans cesse, lisez les Noces de Figaro!
Il avait bien raison; ce devrait être le bréviaire des musiciens: Mozart est à Palestrina et à Bach ce que le Nouveau Testament est à l'Ancien dans l'esprit d'une seule et même Bible. Berton étant mort environ deux mois après mon entrée dans sa classe, Cherubini me plaça dans celle de Le Sueur, l'auteur des Bardes, de la Caverne, de plusieurs messes et oratorios: esprit grave, recueilli, ardent, d'une inspiration parfois biblique, très enclin aux sujets sacrés; grand, le visage pâle comme la cire, l'air d'un vieux patriarche. Le Sueur m'accueillit avec une bonté et une tendresse paternelles; il était aimant, il avait un cœur chaud. Sa fréquentation, qui, malheureusement pour moi, n'a duré que neuf ou dix mois, m'a été très salutaire, et j'ai reçu de lui des conseils dont la lumière et l'élévation lui assurent un titre ineffaçable à mon souvenir et à ma reconnaissante affection.
Je refis, sous la direction d'Halévy, tout mon chemin de contrepoint et de fugue; mais, en dépit de mon travail, dont mon maître était pourtant satisfait, je n'obtins jamais de prix au Conservatoire; mon objectif unique était ce grand prix de Rome que je m'étais engagé à remporter coûte que coûte.