—Mais, monsieur Gounod, pourquoi n'écrivez-vous pas un opéra?
—Eh! madame, répondis-je, je ne demanderais pas mieux; mais je n'ai pas de poème.
—Comment? vous ne connaissez personne qui puisse vous en faire un?
—Qui le puisse, mon Dieu, peut-être; mais qui le veuille, c'est autre chose!... Je connais, ou plutôt j'ai connu jadis, dans mon enfance, Émile Augier, avec qui j'ai joué au cerceau dans le Luxembourg; mais depuis, Augier est devenu célèbre; moi, je n'ai pas de crédit, et le camarade d'enfance ne se souciera sans doute guère de refaire une partie autrement risquée qu'un tour de cerceau!
—Eh bien, me dit madame Viardot, allez trouver Augier, et dites-lui que je me charge de chanter le principal rôle de votre opéra s'il veut vous en écrire le poème!
On devine si je me le fis dire deux fois. Je courus chez Augier, qui accueillit ma proposition à bras ouverts.
—Madame Viardot! s'écria-t-il, comment donc! mais tout de suite!...
C'était Nestor Roqueplan qui se trouvait alors à la direction de l'Opéra. Sur la recommandation de madame Viardot, il consentait bien à m'abandonner une partie du spectacle, mais non la soirée entière. Il fallait donc trouver un sujet qui réunît trois conditions essentielles: 1º être court; 2º être sérieux; 3º offrir un rôle de femme comme figure principale. Nous nous décidâmes pour Sapho. L'ouvrage ne pouvait être mis à l'étude que l'année suivante; d'autre part, Augier avait à terminer une grande pièce dont il s'occupait en ce moment: c'était, je crois, Diane pour mademoiselle Rachel.
Enfin, je tenais une promesse et j'attendis à la fois avec impatience et tranquillité.
Un événement douloureux vint frapper notre famille au moment où j'allais me mettre au travail. C'était au mois d'avril 1850. Augier venait d'achever le poème de Sapho, lorsque mon frère tomba malade, le 2 avril. Le 3, je signais chez Roqueplan le traité par lequel je prenais l'engagement de lui livrer la partition de Sapho le 30 septembre au plus tard. J'avais six mois pour composer et écrire une œuvre en trois actes, mon début au théâtre. Dans la nuit du 6 avril, mon frère rendait le dernier soupir. C'était un coup affreux pour ma vieille mère et pour nous tous!