Ma troisième tentative musicale au théâtre fut la Nonne sanglante, opéra en cinq actes de Scribe et Germain Delavigne. Nestor Roqueplan, qui était toujours directeur de l'Opéra, s'était pris d'affection pour Sapho et d'amitié pour moi: il disait qu'il me trouvait une tendance à «faire grand». C'était lui qui avait désiré que j'écrivisse pour l'Opéra un ouvrage en cinq actes. La Nonne sanglante fut écrite en 1852-53; mise en répétition le 18 octobre 1853, laissée de côté et successivement reprise à l'étude plusieurs fois, elle vit enfin la rampe le 18 octobre 1854, un an juste après sa première répétition. Elle n'eut que onze représentations, après lesquelles Roqueplan fut remplacé à la direction de l'Opéra par M. Crosnier. Le nouveau directeur ayant déclaré qu'il ne laisserait pas jouer plus longtemps une «pareille ordure», la pièce disparut de l'affiche et n'y a plus reparu depuis.
J'en eus quelque regret. Le chiffre excellent des recettes n'autorisait assurément pas une mesure aussi radicale et aussi sommaire. Mais les décisions directoriales ont parfois, dit-on, des dessous qu'il serait inutile de vouloir pénétrer: en pareil cas, on donne des prétextes: les raisons demeurent cachées. Je ne sais si la Nonne sanglante était susceptible d'un succès durable; je ne le pense pas: non que ce fût une œuvre sans effet (il y en avait quelques-uns de saisissants); mais le sujet était trop uniformément sombre; il avait, en outre, l'inconvénient d'être plus qu'imaginaire, plus qu'invraisemblable: il était en dehors du possible, il reposait sur une situation purement fantastique, sans réalité, et par conséquent sans intérêt dramatique, l'intérêt étant impossible en dehors du vrai ou, tout au moins, du vraisemblable.
Je crois qu'il y avait à mon actif, dans cet ouvrage, une part sérieuse de progrès dans l'emploi de l'orchestre; certaines pages y sont traitées avec une connaissance plus sûre de l'instrumentation et avec une main plus expérimentée; plusieurs morceaux sont d'une bonne couleur, entre autres le chant de la Croisade, avec Pierre l'Ermite et les chœurs, au premier acte; au second acte, le prélude symphonique des Ruines, et la marche des Revenants; au troisième acte, une cavatine du ténor, et son duo avec la Nonne.
Mes principaux interprètes furent mesdemoiselles Wertheimber et Poinsot, MM. Gueymard, Depassio et Merly.
Je me consolai de mon déboire en écrivant une symphonie (nº 1, en ré) pour la Société des Jeunes artistes, qui venait d'être fondée par Pasdeloup et dont tous les concerts avaient lieu salle Herz, rue de la Victoire. Cette symphonie fut bien accueillie, et cet accueil me décida à en écrire pour la même société, une seconde (nº 2, en mi bémol), qui obtint aussi un certain succès. J'écrivis, à cette même époque, une messe solennelle de Sainte-Cécile qui fut exécutée avec succès par l'Association des artistes musiciens, le 22 novembre 1855, dans l'église Saint-Eustache, pour la première fois, et qui a été jouée plusieurs fois depuis; elle est dédiée à la mémoire de mon beau-père, Zimmerman, que nous avions perdu le 29 octobre 1853.
Un autre malheur vint frapper notre famille: le 6 août 1855, la mort nous enleva une sœur aînée de ma femme, Juliette Dubufe, femme d'Édouard Dubufe, le peintre, nature douée d'un rare assemblage des plus charmantes qualités joint à un talent exceptionnel de sculpteur et de pianiste. «Bonté, esprit, talent», telle fut l'inscription simple, mais aussi méritée qu'éloquente, qui résuma l'éloge et les regrets inspirés par cette femme dont la grâce exquise captivait irrésistiblement ceux qui l'approchaient.
La direction de l'orphéon occupait alors la plus grande partie de mon temps: j'écrivais, pour les grandes réunions chorales de cette institution, nombre de morceaux dont quelques-uns furent remarqués, et parmi lesquels se trouvent deux messes dont l'une avait été exécutée sous ma direction, le 12 juin 1853, dans l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, à Paris. Ce fut pendant une des grandes séances annuelles de l'orphéon que ma femme me donna un fils, le dimanche 8 juin 1856. (Trois ans auparavant, le 13 du même mois, nous avions eu la douleur de perdre un premier enfant, une fille qui n'avait pas vécu.) Le matin du jour où naquit mon fils, ma courageuse femme, au moment où j'allais partir pour la séance de l'orphéon, eut la force de me cacher les douleurs dont elle ressentait les premières atteintes; et, lorsque, dans l'après-midi, je rentrai à la maison, mon fils était au monde.
La venue de cet enfant, que j'avais tant désiré, fut pour nous une joie et une fête: nous avons eu le bonheur de le conserver; il a maintenant vingt et un ans accomplis et se destine à la peinture.