Mon cher Pi,

Voilà donc encore une fois nos espérances trompées par la rupture définitive de cet armistice aux chances duquel il me semble que M. Thiers avait apporté toutes les garanties d'un négociateur consommé, et le gouvernement toutes les concessions où peut descendre un peuple qui se respecte.—Et maintenant, que va-t-il se passer? Hélas! je suis bouleversé d'y songer! Mais, si je ne puis ni détacher ni détourner mon cœur des malheurs de notre cher pays, je sens qu'il faut absolument faire appel à mon travail, à mon devoir, à mon activité utile; utile aux miens (car il faut les nourrir),—utile à moi-même, car il faut que je me tire de cette agonie à distance qui dure depuis notre arrivée ici, et qui me submergerait comme un déluge si je n'employais pas les forces qui me restent à réagir, moi aussi, contre cette invasion de mon territoire moral.

Je vais donc, en présence des événements qui me paraissent rendre impossible d'ici à quelque temps, la perspective d'un retour en France, employer mon hiver à terminer ou du moins à avancer mon œuvre[17], afin que, quand les eaux se seront retirées, je puisse ouvrir mon arche, et en laisser envoler cette colombe (qui ne sera peut-être qu'un corbeau), mais qui, en tout cas, marquera pour moi le retour de l'arc-en-ciel et de la tranquillité des nations.—Que ne pouvons-nous vous avoir près de nous, mes chers amis! Quelle dispersion que la nôtre, cet hiver!

CHARLES GOUNOD.

[17] Polyeucte.—C'est aussi à ce moment que Gounod écrivit Gallia.

XIV

Londres, 24 décembre 1870.

Chers amis,

Nous voici à la veille d'un grand jour, qui est le jour de l'an des Anglais; et j'avoue qu'à mes yeux cette fête de Noël, qui nous ramène à la plus grande date de notre histoire, commence la véritable année humaine bien autrement que notre jour de l'an.

Hélas! quel que soit celui des deux que nous considérions comme tel, chers amis, quelle douloureuse année que celle qui va s'achever pour nous tous et pour chacun de nous, séparés les uns des autres, après tant de malheurs accomplis, au milieu de tant d'angoisses toujours présentes, et dans l'attente de ce qui peut survenir encore! Depuis cinq mois le cœur n'a pas cessé un jour de gémir et de souffrir! Depuis cinq mois, l'humanité contemple l'épouvantable spectacle de la destruction la plus acharnée dans un siècle qui s'est pompeusement drapé lui-même dans ce mot de progrès, et qui va laisser à l'histoire le souvenir des plus odieuses atrocités! Qu'est-ce donc que le progrès, si ce n'est pas la marche de l'intelligence à la lumière de l'amour? Et ce siècle, qu'aura-t-il fait, je ne dis pas pour le plaisir, mais pour le bonheur de l'humanité? Napoléon Ier, Napoléon III, Guillaume de Prusse, Waterloo, les mitrailleuses, le canon Krupp!...