DE L'ARTISTE

DANS

LA SOCIÉTÉ MODERNE

L'extension prodigieuse que la vie moderne a donnée aux relations sociales a eu sur l'existence et les œuvres de l'artiste une influence considérable et, si je ne me trompe, plutôt funeste que salutaire.

Jadis,—et ce jadis n'est pas encore si loin de nous,—un artiste, non moins qu'un savant, était, et à juste titre, considéré comme appartenant à l'une des grandes corporations d'ouvriers de la pensée; on voyait en lui une sorte de reclus dont la cellule était inviolable et sacrée; on se faisait scrupule de l'arracher au silence et au recueillement sans lesquels il est bien difficile, sinon impossible, de concevoir et de produire des œuvres robustes, victorieuses du temps, ce juge redoutable qui «n'épargne pas ce qui se fait sans lui».

Aujourd'hui, l'artiste ne s'appartient plus: il est à tout le monde; il est plus qu'une cible, il est une proie. Sa vie personnelle et productive est presque tout entière absorbée, confisquée, gaspillée par les prétendues obligations de la vie sociale qui l'étouffent peu à peu dans le réseau de ces devoirs factices et stériles dont se composent tant d'existences dépourvues d'un but sérieux et d'un mobile supérieur. En un mot, il est dévoré par le monde.

Or, qu'est-ce que le monde? C'est la collection des gens qui ont peur de s'ennuyer, et qui ne songent à sortir d'eux-mêmes que par crainte de se trouver en face d'eux-mêmes.

Lorsqu'on se prend à faire le décompte des heures prélevées sur le travail d'un artiste par la quantité toujours croissante des menues réquisitions qui se disputent et s'arrachent l'emploi de ses journées, on se demande par quel supplément d'activité, par quel effort de concentration, il peut trouver le temps d'accomplir son premier devoir, celui de faire honneur à la carrière qu'il a choisie et à laquelle appartiennent le meilleur de ses forces et le plus pur de ses facultés.

Il faut bien l'avouer, en faisant tomber devant l'artiste des barrières qu'une indifférence dédaigneuse, plus encore peut-être qu'une discrétion intelligente, avait longtemps élevées devant lui, la société moderne lui a causé un préjudice que ne saurait compenser aucun des attraits dont elle dispose.