Cela me distraira! Hé! c'est justement ce dont je me plains et ce dont on ne se charge que trop!... Se distraire, à un moment donné, librement choisi, à la bonne heure; mais être distrait, à contretemps, c'est être désorienté, déraciné.
Le travail, une fatigue! le travail, un danger! Ah! qu'il faut peu le connaître pour lui faire une pareille injure! Non, le travail n'a ni cette ingratitude ni cette cruauté; il rend au centuple les forces qu'on lui consacre, et, au rebours des opérations financières, c'est ici le revenu qui rapporte le capital.
S'il est au monde un travailleur occupé sans relâche,—et Dieu sait de combien de façons,—c'est assurément le cœur: de la régularité permanente de ses battements dépend celle de notre respiration, ainsi que la circulation de ce sang qui charrie et distribue à chaque organe, avec un discernement si merveilleux, les divers éléments nécessaires à l'entretien de leurs fonctions; et tout ce magnifique ensemble se déroule jusque pendant notre sommeil, sans un moment de trêve.
Que dirait le cœur, si on lui conseillait, à lui aussi, de ne pas travailler tant que cela, de prendre un peu de repos, de se distraire, enfin?
Or le travail est à la vie de l'esprit ce que le cœur est à la vie du corps; c'est la nutrition, la circulation et la respiration de l'intelligence.
Comme toutes les espèces de gymnastique, il n'est une fatigue que pour ceux qui n'y sont point exercés. On a présenté le travail comme un châtiment et une peine; il est une béatitude et une santé. Voyez une terre cultivée et fertile auprès d'une terre en friche, et dites si l'aspect de la joie et du bonheur n'est pas du côté de la culture et de l'abondance.
Non, ce n'est pas le travail qui tue, c'est la stérilité; la fécondité, voilà la jeunesse et la vie.
Je ne voudrais pas, cependant, que l'on me crût tellement quinteux, chagrin, misanthrope, que de considérer l'artiste comme une sorte de loup-garou. Assurément, et je le reconnais sans peine, en élargissant ainsi le cercle des relations, la société moderne a multiplié pour l'artiste les occasions de contact entre les différentes classes sociales et de rencontres souvent charmantes, parfois même fort utiles. Mais, encore un coup, qu'est-ce que cela, au prix de ces heures de tranquillité délicieuse, j'allais dire d'espérance divine, pendant lesquelles on attend—et d'une attente moins qu'on ne croit sujette à déception—la visite d'une émotion vraie ou d'une vérité émouvante? Qu'est-ce que tout l'éclat du dehors comparé à la lumière intime, sereine et chaude de ce cher Idéal qu'on poursuit toujours sans jamais l'atteindre, mais qui nous attire jusqu'à nous faire croire que c'est lui qui nous aime, bien plus encore que nous ne l'aimons? Dès lors, ne devine-t-on pas quelle épreuve on inflige à un malheureux qu'on fait sortir d'un temple pour le conduire dans un palais, fût-il cent fois plus brillant que ceux des Mille et une Nuits?...
Chacun se rappelle le mot célèbre d'un de nos plus grands poètes:
Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.