Il le fut encore deux fois cette année. Les Sarmates attaqués par les Goths implorèrent le secours des Romains. Le prince leva une grande armée pour les défendre, et renouvela à cette occasion la loi qui obligeait les fils des soldats vétérans, au-dessus de l'âge de seize ans, à porter les armes, s'ils voulaient profiter des priviléges accordés à leurs pères. Il s'avança lui-même jusqu'à Marcianopolis dans la basse Mésie, et fit passer le Danube à son fils Constantin à la tête de ses troupes. Le jeune César remporta le 20 avril une glorieuse victoire[59]. Près de cent mille ennemis périrent dans cette guerre par le fer, par la faim et par le froid[60]. Les Goths furent réduits à donner des ôtages, entre lesquels était le fils de leur roi Ariaric. Cette défaite les tint en respect pendant le reste de la vie de Constantin et sous le règne de son fils Constance. La pension annuelle que les princes précédents s'étaient engagés à leur payer, au grand déshonneur de l'empire, fut abolie; les Goths s'obligèrent même à fournir aux Romains quarante mille hommes, qui étaient entretenus sous le titre d'alliés[61]. La religion chrétienne s'étendit chez eux, et avec elle l'humanité et la douceur des mœurs. Comme la nation était partagée en un grand nombre de peuples, tous n'eurent pas le même sort. Constantin sut gagner, par des négociations et des ambassades, ceux qu'il n'avait pas réduits par les armes. Il se fit aimer de ces anciens ennemis de l'empire, et porta peut-être un peu trop loin la facilité à leur égard, en élevant les plus distingués aux honneurs et aux dignités. Il fit même ériger une statue dans Constantinople à un de leurs rois, père d'Athanaric, pour retenir ce prince barbare dans les intérêts des Romains.
[59] Gibbon, rapporte (t. III. p. 448) que Constantin fut vaincu par les Goths dans une première bataille. Aucun auteur ancien ne fait mention d'un tel événement. C'est sans aucun doute une erreur de Gibbon.—S.-M.
[60] Il existe des médailles frappées à l'occasion des succès que Constantin obtint dans cette guerre. Elles portent la légende VICTORIA GOTHICA. Voyez Eckhel, Doct. num. vet., t. VIII, p. 90.—S.-M.
[61] Selon Jornandès (de reb. Get. c. 21), ce sont les rois des Goths, Araric et Aoric, qui fournirent à Constantin un corps de quarante mille auxiliaires.—S.-M.
[Constant. Porphyr. de adm. imp. c. 53.]
—[Pendant que Constantin et son fils combattaient les Goths dans la Thrace et sur les bords du Danube, une diversion s'était opérée sur un autre point en faveur des Romains. L'empereur se rappelant des relations d'amitié qui avaient existé autrefois entre son père Constance et les Chersonites[62], peuple grec qui avait conservé une existence indépendante au milieu des Barbares de la Tauride, il eut l'idée de s'adresser à leur république pour en obtenir des secours. La situation de leur pays était tout-à-fait avantageuse pour attaquer les Goths, sur leur propre territoire. La proposition de Constantin fut bien accueillie par Diogène, fils de Diogène, qui était à cette époque chef et stéphanéphore[63] de Cherson[64]. Un armement fut préparé; on envoya aussitôt des chars de guerre et des arbalétriers[65] sur les bords du Danube, où les Goths furent défaits par les Chersonites. Constantin, touché du service que ces Grecs lui avaient rendu, manda après la guerre leurs chefs dans la ville impériale, où il les combla d'honneurs et de distinctions flatteuses. Il ne borna pas là sa reconnaissance; des distributions de vivres et de matériaux, pour la construction de machines de guerre, furent faites aux Chersonites, qui obtinrent en outre pour leurs bâtiments de commerce, et pour tous les particuliers de leur nation, des immunités et de grands priviléges dans toutes les parties de l'empire.]—S.-M.
[62] La ville de Cherson nommée d'abord Chersonesus, avait été fondée par une colonie venue d'Héraclée en Bithynie, dont elle avait aussi porté le nom. Long-temps indépendante et riche par son commerce, elle fut obligée, pour échapper à la domination des Scythes, de se mettre, environ un siècle avant notre ère, sous la protection du célèbre Mithridate Eupator, roi de Pont, qui prit le titre de Prostate de cette ville (Strab., l. 7, p. 308). Elle fut ensuite soumise aux rois du Bosphore; et plus tard, au premier siècle de notre ère, elle avait recouvré sa liberté, par l'intervention des Romains (Plin., IV, c. 12).—S.-M.
[63] Στεφανηφοροῦντος και πρωτέυοντος τος τῆς Χερσωνιτών Διογένους του Διογένους. Presque toutes les colonies grecques répandues dans la Chersonèse taurique et sur les côtes de la mer Noire, étaient d'origine ionienne et pour la plupart venues de Milet. Le premier magistrat de cette ville avait le titre de Stéphanéphore, ou Porte-Couronne, ce qui se pratiquait aussi dans d'autres cités ioniennes. On ne doit donc pas être surpris de voir désigné de la même façon le suprême magistrat d'une république, qui, quoique d'origine dorienne, étant environnée partout de républiques ioniennes, a pu imiter leurs usages.—S.-M.
[64] Gibbon (t. III, p. 449) a confondu les habitants de la ville de Cherson, l'antique Chersonesus, avec les peuples de la Chersonèse taurique. S'il avait lu avec plus d'attention le chapitre de Constantin Porphyrogénète, d'où ce récit est tiré, il y aurait vu que cet auteur distingue bien la république de Cherson, du reste de la presqu'île Taurique, possédée alors par les rois du Bosphore cimmérien, et que la ville de Cherson fournit seule des secours aux Romains. L'historien anglais se trompe encore en disant que le stéphanéphore des Chersonites était un magistrat perpétuel, tandis qu'il est si facile de reconnaître, par la grande quantité des stéphanéphores de Cherson mentionnés par Constantin Porphyrogénète, que ces magistrats étaient annuels, comme presque tous ceux qui gouvernaient les républiques grecques.—S.-M.
[65] Τὰ πολεμικὰ άρματα καὶ τὰς χειροβολίσρας. On entend par ce dernier mot des balistes qui se manœuvraient avec la main, par conséquent une espèce d'arbalète.—S.-M.