Les Barbares établis en-deçà du Rhin, effrayés de l'approche des deux armées, songèrent à leur sûreté. On ne pouvait aller à eux que par des chemins montueux et difficiles. Ils tâchèrent de les rendre impraticables par des abatis d'arbres. Une partie se jeta dans les îles du Rhin, et de là ils insultaient à grands cris les Romains et le César. Afin de châtier leur insolence, Julien envoya demander à Barbation sept grandes barques, de celles qu'il avait préparées pour passer le fleuve. Mais ce général aima mieux les brûler toutes, que d'en prêter une seule à un prince qu'il haïssait. Julien ne se rebuta pas. Ayant appris des prisonniers que, dans la saison des grandes chaleurs, les eaux du fleuve étaient basses en plusieurs endroits, il y fit entrer des troupes légères à la suite de Bainobaude[106], différent du précédent, et peut-être son fils. Ces soldats, partie à gué, partie sur leurs boucliers qui leur servaient de nacelles, gagnèrent l'île la plus prochaine; et après avoir passé au fil de l'épée tous ceux qui s'y étaient retirés, sans épargner les femmes ni les enfants, ils y trouvèrent plusieurs bateaux, à l'aide desquels ils passèrent dans les autres îles. Enfin lassés de carnage et chargés de butin, ils revinrent sans avoir perdu un seul homme. Ceux des ennemis qui purent se sauver de ce massacre, se retirèrent sur la rive opposée.

[106] Il était tribunus Cornutorum.—S.-M.

XXXVI. Mauvais succès de Barbation.

Amm. l. 16, c. 11.

Liban. or. 10, t. 2, p. 273.

Jul. ad Ath. p. 279, ed. Spanh.

Les Allemans avaient détruit Saverne [Tabernas ou Tres Tabernas], place importante[107], qui servait de ce côté-là de boulevard à la Gaule[108]. Julien la rétablit en peu de temps, y mit garnison, et la pourvut de vivres pour un an. C'étaient des blés que les Barbares avaient semés, et que les soldats de Julien moissonnèrent l'épée à la main. Il en resta de quoi nourrir l'armée pendant vingt jours. La malice de Barbation n'avait laissé que cette ressource. D'un convoi considérable qu'on amenait au camp quelques jours auparavant, il en avait enlevé une partie et brûlé le reste. Les ennemis prirent eux-mêmes le soin de punir ce méchant homme. Il venait d'établir un pont de bateaux, et il se préparait au passage. Les Allemans étant remontés au-dessus jettent dans le fleuve de grosses pièces de bois, qui heurtant contre les barques, séparent les unes, brisent les autres, en coulent plusieurs à fond. En même temps ils profitent de la confusion où cet accident jettait les Romains; ils passent eux-mêmes le Rhin, tombent sur Barbation qui prend la fuite avec ses troupes, et le poursuivent jusqu'au-delà de Bâle[109]. La plus grande partie du bagage et des valets de l'armée resta au pouvoir des ennemis. Ce fut là cette année le dernier exploit de Barbation. Ayant distribué ses soldats dans les quartiers d'hiver, quoiqu'on ne fût encore qu'au temps de la moisson, il retourna à la cour, pour y faire à Julien par ses calomnies une autre espèce de guerre, où il était bien plus sûr de réussir.

[107] Ammien Marcellin la désigne par le mot munimentum.—S.-M.

[108] Julien parle de cette place dans son discours aux Athéniens, mais il ne la nomme pas: il dit seulement qu'elle était voisine de Strasbourg (Ἀργέντορα), près du mont Barsegus πρὸς τοῦ Βαρσέγου, c'est-à-dire, des Vosges, Vosegus. Les noms géographiques de la Gaule sont presque toujours altérés dans les auteurs grecs.—S.-M.

[109] Fugiens adusque Rauracos.—S.-M.