Il n'avait pas encore cessé de parler, que ses soldats l'interrompirent. Frémissant de colère et frappant leurs boucliers avec leurs piques, ils demandent à grands cris qu'on les mène à l'ennemi. Ils comptent sur la protection du ciel, sur eux-mêmes, sur la capacité et la fortune de leur général. Ne considérant pas la diversité des circonstances, ils se croient en droit de mépriser un ennemi, qui l'année précédente n'a osé dans son propre pays se montrer à l'empereur. Les officiers ne marquaient pas moins d'impatience. Florentius pensait que, malgré le péril, il était de la prudence de combattre sans délai: Si les Barbares viennent à se retirer pendant la nuit, qui pourra, disait-il, résister à une soldatesque bouillante et séditieuse, que le désespoir d'avoir manqué une victoire qu'elle regarde comme infaillible portera aux derniers excès? Dans l'accès de cette ardeur générale, un enseigne s'écrie: Marche, heureux César, où te guide ton bonheur. Nous voyons enfin à notre tête la valeur et la science militaire. Tu vas voir aussi ce qu'un soldat romain trouve de forces sous les yeux d'un chef guerrier, qui sait faire de grandes actions et en produire par ses regards.

XLI. Ordre des Barbares.

Julien marche aussitôt; et toute l'armée s'avance vers un coteau couvert de moissons, qui n'était pas éloigné des bords du Rhin. A son approche trois coureurs ennemis, qui étaient venus jusque-là pour la reconnaître, s'enfuient à toute bride et vont porter l'alarme à leur camp. On en atteignit un quatrième qui fuyait à pied, et dont on tira des instructions. Les deux armées firent halte en présence l'une de l'autre. Les Barbares, informés par des transfuges de l'ordre de bataille de Julien, avaient porté sur leur aîle gauche leurs principales forces. Mais comme ils sentaient la supériorité des gens d'armes romains, ils avaient jeté entre leurs escadrons des pelotons de fantassins légèrement armés, qui devaient pendant le combat se glisser sous le ventre des chevaux, les percer et abattre les cavaliers. Ils fortifièrent leur aile droite d'un corps d'infanterie qu'ils postèrent dans un marais entre des roseaux. A la tête de l'armée paraissaient Chnodomaire et Sérapion, distingués entre les autres rois. Chnodomaire, auteur de cette guerre, commandait l'aile gauche, composée des corps les plus renommés, et où se devaient faire les plus violents efforts. Ce prince était d'une taille avantageuse; il avait été brave soldat avant que d'être habile capitaine: il montait un puissant cheval; l'éclat de ses armes, le cimier de son casque surmonté de flammes ajoutaient à son air terrible. L'aile droite était conduite par son neveu Sérapion, fils de Mederich qui avait été toute sa vie implacable ennemi des Romains, avec lesquels il n'avait jamais observé aucun traité. Sérapion était encore dans la première fleur de sa jeunesse; mais il égalait en intrépidité les plus vieux guerriers. On l'appelait d'abord Agénarich; son père avait changé son nom[111] en l'honneur de Sérapis, dont il avait appris les mystères dans la Gaule[112], où il était resté long-temps en qualité d'otage. A la suite de ces deux chefs marchaient cinq autres rois, dix princes de sang royal[113], grand nombre de seigneurs, et trente-cinq mille soldats de différentes nations.

[111] Ideò sic appellatus, quòd pater ejus diù obsidatus pignore tentus in Galliis, doctusque Græca quædam arcana, hunc filium suum Agenarichum genitali vocabulo dictitatum, ad Serapionis transtulit nomen. Amm. l. 16, c. 12.—S.-M.

[112] Les auteurs, et les monuments encore plus, nous montrent que le culte des dieux égyptiens avait fait à cette époque, et long-temps avant, de grands progrès dans toutes les parties de l'empire romain.—S.-M.

[113] Regales decem.—S.-M.

XLII. Approche des deux armées.

On sonne la charge. Sévère, qui commandait l'aile gauche des Romains, s'étant avancé jusqu'au bord du marais, découvrit l'embuscade, et craignant de s'engager mal à propos, il fit halte. Julien n'avait pas harangué ses soldats avant la bataille; c'était une fonction que les empereurs se croyaient réservée, et il n'avait garde de choquer l'humeur jalouse de Constance. Mais quand l'armée fut prête à charger, courant entre les rangs avec un gros de deux cents chevaux, à travers les traits qui sifflaient déja à ses oreilles, il s'écriait: Courage, camarades, voici le moment tant désiré, et que vous avez avancé par votre noble impatience; rendons aujourd'hui au nom romain son ancien lustre: là ce n'est qu'une fureur aveugle; ici est la vraie valeur. Tantôt reformant les bataillons qu'il ne trouvait pas en assez bon ordre: Songez, leur disait-il, que ce moment va décider si nous méritons les insultes des Barbares; ce n'est qu'en vue de cette journée que j'ai accepté le nom de César. Tantôt arrêtant les plus impatients. Gardez-vous, leur disait-il, de hasarder la victoire par une ardeur précipitée; suivez-moi; vous me verrez au chemin de la gloire, mais sans abandonner celui de la prudence et de la sûreté. Les encourageant par ces paroles et par d'autres semblables, il fit marcher la plus grande partie de son armée en première ligne. On entendit en même temps du côté de l'infanterie allemande un murmure confus: ils s'écriaient tous ensemble avec indignation, qu'il fallait que le risque fût égal, et que leurs princes missent pied à terre pour partager avec eux le sort de cette bataille. Sur-le-champ Chnodomaire saute à bas de son cheval; les autres princes en font autant: ils se croyaient assurés de la victoire.

XLIII. Bataille de Strasbourg.

Amm. l. 16, c. 12.