X.
[Arsace est prisonnier de Sapor.]
[Faust. Byz. l. 4, c. 52 et 53.
Mos. Chor. l. 3, c. 34.
Procop. de bell. Pers. l. 1. c. 5.]
—[Cependant Arsace était toujours au milieu de l'Atropatène, dans une situation désespérée; tous les jours, il voyait diminuer le nombre de ses soldats, et il ne comptait pas assez sur la fidélité de ceux qui lui restaient, pour aller avec eux tenter un dernier effort. L'armée qui le pressait, était commandée par un certain Alana-Ozan, issu d'une des nombreuses branches de la famille des Arsacides, qui subsistaient encore en Perse[582]. Le roi d'Arménie tenta de le gagner, en invoquant leur commune origine. «Tu es de mon sang et de ma race, lui disait-il; pourquoi me poursuis-tu avec tant d'acharnement? Je sais que c'est à regret que tu es venu me combattre, et que tu n'as pu éluder les ordres de Sapor. Laisse-moi quelques instants de repos, pour que je puisse me réfugier chez les Romains; je te donnerai des états, je te comblerai de bienfaits, je te traiterai enfin en bon et fidèle parent.» Ses offres et sa prière furent rejetés avec mépris. «Comment! lui répondit Alana-Ozan; tu n'as pas épargné les princes de Camsar[583], nos parents, qui te touchaient de bien plus près que moi, qui habitaient ton pays, qui suivaient ta religion; et tu penses que je t'épargnerai, moi qui suis éloigné de toi par ma patrie et par ma foi! tu t'imagines que, dans l'espoir de tes incertaines récompenses, j'irai perdre celles que je tiens de mon roi?» Il ne restait plus à Arsace d'autre ressource que de vendre chèrement sa vie; lui et son connétable étaient décidés d'aller chercher la mort au milieu des Perses. Le reste de l'armée refusait de s'associer à leur désespoir. Les messages continuels que Sapor ne cessait d'envoyer au camp, pour engager Arsace à venir traiter avec lui en s'abandonnant à sa foi, abusaient les soldats, et en leur faisant espérer la paix, les empêchaient de seconder la résolution de leur souverain. «Qu'il vienne conférer avec moi, disait le roi de Perse, je le recevrai comme un père; si nous ne nous accordons pas, je le renverrai en lui indiquant un lieu convenable pour combattre, et terminer nos différends par les armes.» Arsace était dans une position telle, qu'il ne pouvait accepter ni refuser les offres de Sapor. Devait-il, en effet, sans sûreté et sans garantie, aller trouver un roi, son mortel ennemi, également impatient de satisfaire son ambition et sa vengeance? Les siens, presque révoltés, joignaient leurs menaces aux invitations du monarque persan, qui, pour le rassurer complètement, lui adressa une lettre fermée d'un cachet, qui portait l'empreinte d'un sanglier. Tel était l'usage suivi par les rois de Perse, quand ils voulaient rendre leurs promesses inviolables[584]. Il fallut enfin se décider[585], Arsace et son connétable Vasag[586], s'acheminèrent donc, bon gré, mal gré, vers le camp des Perses, où aussitôt les gardes nobles de Sapor, les environnèrent comme pour leur faire honneur, et s'assurèrent de leurs personnes.
[582] Moïse de Khoren, l. 3, c. 34, donne à ce général le surnom de Balhavig ou Palhavik, commun à presque tous les princes issus de la famille des Arsacides de Perse. Ce surnom, selon le même auteur, l. 2, c. 27 et 65, leur venait de la ville de Balkh ou Balh, dans la Bactriane. C'est de cette ville, la Bactra des anciens, que les Arsacides tiraient leur origine, ou plutôt c'est là qu'ils s'étaient déclarés indépendants des Séleucides, plus de deux siècles avant notre ère.—S.-M.
[583] Voyez t. 2, p. 240, l. X, § 32.—S.-M.
[584] On ne trouve rien dans toute l'antiquité, sur cet usage, attesté de la manière la plus formelle par Faustus de Byzance, liv. 4, c. 53.—S.-M.
[585] L'histoire de la captivité du roi Arsace se trouve racontée dans Procope (de Bell. Pers. l. 1, c. 5), d'une manière toute conforme à ce que rapporte Faustus de Byzance. L'auteur grec atteste qu'il a puisé son récit dans les historiens arméniens (ἡ τῶν Ἀρμενίων ἱϛορία φησὶν, ou bien ἡ τῶν Ἀρμενίων συγγραφὴ λέγει); rien n'empêcherait donc de croire qu'il eût tiré sa narration de Faustus de Byzance lui-même. Il faut remarquer seulement que Procope au lieu de donner au roi de Perse son véritable nom, l'appelle, j'ignore par quelle raison, Pacurius. Ce n'est sans doute qu'une faute de copiste, Πακούριος pour Σαβούριος. Procope fait précéder son récit d'un petit abrégé, tiré aussi des livres arméniens, et dans lequel il raconte ce qui s'était passé avant la captivité du roi d'Arménie. Cet abrégé ressemble beaucoup à ce que j'ai extrait de Faustus de Byzance. On pourrait donc penser que Procope avait effectivement cet auteur sous les yeux; mais il faut supposer aussi qu'il ne l'entendait pas bien, ou qu'il a mis de la négligence dans son travail, car on pourra remarquer qu'il diffère en plusieurs points de Faustus. Il dit donc que les Arméniens et les Perses s'étaient fait une guerre implacable pendant trente-deux ans, δύο καὶ τριάκοντα ἔτη, sous le règne de Pacurius (Sapor) et d'Arsace du sang des Arsacides, ἐπὶ Πακουρίου μὲν Περσῶν βασιλεύοντος, Ἀρμενίων δὲ Ἀρσάκου Ἀρσακίδου ἀνδρὸς. On voit qu'il s'agit de l'état de guerre presque continuel, dans lequel l'Arménie s'était trouvée avec la Perse pendant le règne d'Arsace, depuis l'enlèvement et la mutilation de son père Diran (voy. t. 1, p. 408, liv. VI, § 14), et qui se prolongea après lui. C'est ce que les Arméniens rappelaient au patriarche Nersès dans leurs doléances et à peu près de la même façon, comme on le peut voir ci-devant, p. 288, § 9. Faustus de Byzance commence aussi dans les mêmes termes le récit de la dernière catastrophe d'Arsace, l. 4, c. 50, seulement il y dit que la guerre avait duré trente-quatre ans. Dans cet intervalle, ajoute Procope, les Persans eurent à soutenir la guerre contre d'autres Barbares, voisins des Arméniens, πρὸς ἄλλους βαρβάρους τινὰς, οὐ πόῤῥω Ἀρμενίων διῳκημένους. Ceux-ci, pour leur montrer le désir de rétablir la paix entre les deux états, attaquèrent et battirent ces Barbares. Le roi de Perse fut si touché de ce service qu'il appela Arsace auprès de lui et le traita comme un frère, τῆς τε ἄλλης αὐτὸν φιλοφροσύνης ἠξίωσε, καὶ, ἄτε ἀδελφὸν, ἐπὶ τῇ ἴσῃ καὶ ὁμοίᾳ ἔσχε. Faustus de Byzance emploie les mêmes expressions lorsqu'il parle de la reconnaissance que Sapor témoigna au roi d'Arménie après la prise de Nisibe; voyez t. 2, p. 220, liv. X, § 8. Les deux rois se lièrent par de mutuels serments. Mais peu de temps après, χρόνῳ δὲ οὐ πολλῷ ὕστερον, le roi de Perse ayant appris que le prince arménien se préparait à les violer, il le manda pour qu'il vînt conférer avec lui, τὸ κοινολογεῖσθαι ὑπὲρ τῶν ὅλων. La suite diffère peu de ce que raconte Faustus. Il est facile de voir en comparant les deux récits, comment Procope a altéré cette histoire en l'abrégeant.—S.-M.