[595] Τὸ τῆς λήθης φρούριον. Procope, (de Bell. Pers. l. 1, c. 5.) Agathias (l. 4, p. 138) et Cédrénus (t. 1, p. 356 et 396) font aussi mention de cette forteresse, sous la même désignation. Pour Ammien Marcellin, il donne, l. 27, c. 12, le nom d'Agabana au château dans lequel le roi d'Arménie fut retenu prisonnier. Ce nom qui ne se retrouve nulle part ailleurs, pouvait bien être le véritable nom d'un lieu plus connu dans le pays, sous une dénomination qui en indiquait mieux la terrible destination. Aucun des auteurs que je viens de citer ne nous apprend dans quelle portion de la Perse était située cette prison d'état. Les auteurs arméniens nous en informent, ils la placent dans le pays de Khoujasdan, qui est le Khouzistan des modernes et la Susiane des anciens (Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4, c. 54, et l. 4, c. 7. Μοs. Chor. l. 3, c. 35, 50 et 55). On le nommait en Arménien Aniouschpiert, ce qui signifiait aussi château de l'oubli. Il avait chez les Perses, selon Faustus de Byzance, le nom d'Andémesch, qui avait suivant lui la même signification. Les mots destinés à composer ce nom appartiennent sans doute à quelque dialecte de l'ancien persan; car ils ne se retrouvent pas dans le persan actuel.—S.-M.
[596] Ce supplice affreux est décrit dans Agathias (l. 4, p. 133). Selon Procope on fit une outre de la peau de Vasag, on la ficha sur un pieu, et on suspendit le tout à un arbre.—S.-M.
XIII.
[Conquête de l'Arménie par les Persans.]
[Amm. l. 25, c. 7.
Faust. Byz. l. 4, c. 55.
Mos. Chor. l. 3, c. 35.]
—[Aussitôt après Sapor fit partir pour achever la conquête de l'Arménie deux armées commandées par les généraux Zik et Caren. Ces officiers étaient sous les ordres des deux apostats, Méroujan et Vahan le Mamigonien, qui, pour satisfaire leur haine contre leur patrie et le christianisme, détruisirent tout sur leur passage. Pharandsem, enfermée dans la forteresse d'Artogérassa avec onze mille guerriers d'élite, y bravait tous les efforts des ennemis. Ce fort, situé sur un roc escarpé, était d'un trop difficile accès pour qu'il fût possible d'en entreprendre régulièrement le siége. On y laissa un corps pour le bloquer, et les armées persannes se répandirent dans l'intérieur du royaume; on passa l'Araxes et on vint attaquer la grande ville d'Artaxate[597]; elle fut prise, ses murailles renversées; on y fit un butin immense et une grande quantité de prisonniers. Neuf mille maisons juives y furent brûlées. Leurs habitants descendaient des captifs juifs emmenés autrefois de Palestine par Tigrane le Grand: leur postérité s'était fort multipliée en Arménie[598]; beaucoup d'entre eux avaient été convertis au christianisme par saint Grégoire, l'apôtre de l'Arménie. En outre, quarante mille autres maisons, les unes en pierre, les autres en bois, qui étaient occupées par des Arméniens[599], furent brûlées, tous les édifices publics furent renversés de fond en comble, on n'y laissa pas pierre sur pierre. Enfin, vide d'habitants, il ne resta plus que les décombres de cette antique métropole de l'Arménie, fondée par le Carthaginois Hannibal[600]. Les Persans marchèrent de là vers la ville royale de Vagharschabad[601], qui se trouvait aussi au nord de l'Araxes, non loin des lieux où fut bâtie depuis Edchmiadzin, qui est actuellement la résidence des patriarches de la grande Arménie[602]; elle ne fut pas mieux traitée: on y détruisit dix-neuf mille maisons; tout ce que l'épée épargna, hommes, femmes et enfants, fut mis en captivité. On enleva tous les châteaux fortifiés qui se trouvaient dans les environs; et on passa l'Araxes pour se diriger vers la grande ville d'Erovantaschad[603], cette belle résidence des princes de la race de Camsar, qui avait été depuis peu usurpée par Arsace[604]. On y détruisit vingt mille maisons arméniennes et trente mille maisons juives. Les ennemis se portèrent ensuite vers le centre de l'Arménie; ils entrèrent dans le canton de Pagrévant[605], où ils attaquèrent Zaréhavan[606], cité royale, qui contenait cinq mille maisons arméniennes et huit mille maisons juives[607]; ils y commirent les mêmes horreurs. Zaréschad, dans le canton d'Alihovid[608], qui était dans le voisinage et renfermait quatorze mille maisons juives et dix mille maisons arméniennes, subit le même sort. L'armée poursuivant sa marche, dévasta les rivages du lac de Van et pénétra jusqu'à la ville, célèbre chez les Arméniens par le nom et les monuments de Sémiramis[609]; elle ne fut pas traitée avec moins de rigueur: on y brûla cinq mille maisons arméniennes et dix mille maisons juives. Les Persans terminèrent le cours de leurs dévastations par la ville de Nakhdjavan[610], qui existe encore avec le même nom; elle avait alors deux mille maisons arméniennes et seize mille maisons juives. C'est là qu'ils déposèrent tout leur butin et leurs captifs, en attendant qu'ils fussent conduits en Perse[611]. En lisant dans les auteurs originaux le récit des ravages que les Persans commirent en Arménie, on est étonné de la population nombreuse que renfermait alors ce royaume, et de la grande quantité de Juifs qu'il contenait. Cette dernière indication est d'accord au reste, avec d'autres renseignements qui nous apprennent que dans les premiers siècles de notre ère, il se trouvait une multitude d'Israélites dans les régions arrosées par l'Euphrate et le Tigre, limitrophes de l'Arménie et de la Perse. Ils y étaient si puissants, que dans plusieurs lieux ils avaient des princes de leur nation et de leur religion. Ils attirèrent même sur eux les armes des Romains, contre lesquels ils soutinrent des guerres non moins opiniâtres, que celles qui avaient amené la destruction de leur nation par Titus[612]. Cependant personne ne se présentait pour résister au vainqueur. L'Arménie, privée de son roi et de son connétable, n'avait plus de défenseurs. Tous les dynastes, frappés de terreur, abandonnaient leurs femmes, leurs enfants et leurs richesses à la discrétion des Persans, et s'empressaient de chercher un asile dans l'empire romain, tandis que les plus braves se retiraient dans leurs meilleures forteresses ou dans les lieux les plus sauvages et les plus inaccessibles. Parmi ces derniers, on remarquait le brave Mouschegh, fils du connétable, impatient de venger la mort de son père et les malheurs de sa patrie. Malgré tant de succès, la conquête de l'Arménie n'était pas achevée[613]; la dernière espérance du royaume était renfermée dans les remparts d'Artogérassa, et l'intrépide Pharandsem n'était pas disposée à ouvrir la place aux Persans. Non contente de s'y défendre, elle ne cessait, soit par ses envoyés, soit au moyen des seigneurs fugitifs, de presser les secours des Romains[614]; mais les deux empereurs étaient trop occupés, en Orient, et en Occident, pour avoir le temps de songer à la triste Arménie[615].—S.-M.
[597] Ammien Marcellin fait aussi mention, l. 25, c. 7, de la conquête d'Artaxate par les Persans... et Artaxata inter dissensiones et turbamenta raperent Parthi. Cette ville, nommée Artaxata ou Artaxiasata par les auteurs anciens, était appelée par les Arméniens Ardaschad ou Artaschat. Elle est ruinée depuis long-temps. On trouve encore sur son emplacement le village d'Ardaschir ou Ardaschar. Les restes de cette antique métropole de l'Arménie ont été visités par Chardin et tout récemment par le voyageur Sir Robert Ker Porter, qui en a donné une description assez étendue (Travels in Georgia, Persia and Babylonia, etc., t. 1, p. 203-206, et t. 2, p. 619); il a dressé même un plan de ses ruines qui paraissent encore fort considérables. On peut consulter au sujet de cette ville mes Mémoires histor. et géogr. sur l'Arménie, t. 1, p. 117. Ce que j'avais dit dans cet ouvrage sur la position de cette ville s'est trouvé confirmé par les observations d'un voyageur anglais.—S.-M.
[598] Moïse de Khoren raconte, l. 2, c. 18, comment ces Juifs avaient été emmenés captifs par Bazaphran, on Barzaphranes, prince des Rheschdouniens et général des armées combinées des Parthes et des Arméniens, sous le règne de Tigrane.—S.-M.