Till. Théod. art. 14.

Deguignes, t. 1, part. 2, p. 325.

Il y eut cette année quelques expéditions peu considérables en Orient[514]. Théodose se contenta d'y employer ses généraux[515]. Les Sarrasins, au mépris des anciens traités, attaquèrent les terres de l'empire; ils furent punis de leur infidélité[516]. Une peuplade de Huns établis en Orient[517], firent des courses en Mésopotamie, et vinrent assiéger Édesse, d'où ils furent repoussés[518]. Ils revinrent peu de temps après avec un renfort de Perses qui s'étaient joints à ces barbares; mais ils ne furent pas plus heureux[519]. Ces Huns étaient une portion de cette nation féroce, dont nous avons tracé l'histoire sous le règne de Valens. Tandis que leurs compatriotes filaient au nord de la mer Caspienne, ceux-ci s'arrêtèrent à l'orient de cette mer, le long de l'Oxus[520]. Le nom d'Euthalites ou d'Abthélites qu'ils portaient, signifiait dans leur langue, qu'ils habitaient près d'un fleuve[521]. Les historiens grecs et latins les distinguent encore par le surnom de Blancs, parce que leur teint n'était pas basané comme celui des Huns du Nord[522]. Dans un climat doux et fertile, l'espace d'environ trois siècles avait changé leurs mœurs et les traits de leur visage. Leur figure n'avait plus rien d'affreux ni de difforme, et leur manière de vivre ne retenait plus que quelques traces de la barbarie de leur origine[523]. Ils habitaient dans des villes dont la capitale était Korkandge[524], que les Grecs appellent Gorgo[525]. Ils avaient un roi, des lois, une police réglée. Ils étaient fidèles dans le commerce entre eux et avec leurs voisins. Les plus riches se formaient une petite cour d'une vingtaine de clients, qu'ils nourrissaient à leur table, et qu'ils entretenaient à leurs dépens. Ces subalternes attachaient inséparablement leur sort à celui de leur patron; et lorsqu'il venait à mourir, ils se faisaient enterrer avec lui. Telles étaient les mœurs de ces Huns Euthalites, dont il sera plusieurs fois parlé dans la suite de notre histoire[526].

[514] Non oceano Indus, non frigore Bosphoranus, non Arabis medio sole securus est; et quo vix pervenerat nomen ante Romanum, accedit imperium. Pacat. c. 22.—S.-M.

[515] Il paraît par les lois de cette année que Théodose ne quitta pas Constantinople. Tillemont prétend que ces guerres d'Orient sont celles dont parle le comte Marcellin dans sa Chronique sous l'an 385, en disant, Theodosius imperator aliquantas eoas nationes per legatos suo ut pote imperio subdidit. Ces faits sont indiqués avec tant de concision qu'il est bien difficile de dissiper l'obscurité qui les enveloppe. Tillemont prétend encore (Theod. art. 14) que le comte Richomer qui, selon Libanius (Vit. t. 2, p. 67), vint cette année à Antioche, était l'un de ces généraux. On sait effectivement qu'il remporta, en cette année, une victoire qui remplit de joie les habitants d'Antioche, mais on ignore contre quel ennemi.—S.-M.

[516] Dicam à rebellibus Saracenis pœnas polluti fæderis expetitas. Pacat. c. 22.—S.-M.

[517] Il est dit dans la Vie de saint Samonas, rédigée en latin par Surius, d'après le grec de Métaphraste, que ces Barbares étaient des Huns Ephthalites, nation qui habite au nord-est de la Perse. Hunni quidem Ephtalitœ Persarum finitimi et qui ad solem habitabant orientalem. Surius, t. VI, p. 342. Malgré cette indication, il est douteux qu'il s'agisse réellement ici des Huns connus sous le nom d'Ephthalites. La présence de ce nom dans ce texte, peut appartenir au rédacteur grec de la vie de ce Samonas. Il écrivait à une époque où les Huns d'Orient étaient effectivement appelés Ephthalites. Voyez ci-après p. 254, not. 3 et 4.—S.-M.

[518] L'auteur de la vie de S. Samonas, sans indiquer l'époque précise de cette invasion des Huns, remarque, § 27, qu'elle arriva sous Eulogius, évêque d'Édesse. La chronique syriaque de cette ville insérée dans la Bibliothèque d'Assémani, t. 1, p. 387-439, nous apprend qu'Eulogius fut investi de l'épiscopat, en l'année même de l'avènement de Théodose, en 379, ou en l'an 690 des Séleucides (378 et 379 de J.-C.), ce qui est d'accord avec ce que rapporte Théodoret, l. 4, c. 18. Cet évêque mourut le 23 avril de l'an 698 de l'ère des Séleucides (387 de J.-C.).—S.-M.

[519] Cette indication donne lieu de croire que les Perses étaient alors en guerre avec les Romains, et que ces Huns n'étaient sans doute que des auxiliaires qu'ils avaient amenés. L'histoire d'Arménie fait voir aussi que les Perses étaient alors en guerre avec l'empire.—S.-M.

[520] Rien ne prouve, comme je l'ai dit, que ces Huns appartinssent à la division de ces peuples connus sous le nom d'Ephthalites, tout semble indiquer au contraire qu'ils faisaient partie du corps principal de la nation, établie alors au nord du mont Caucase, entre la mer Noire et la mer Caspienne. Ils n'avaient encore envoyé que quelques détachements en Europe. Il n'est pas sûr non plus que dès cette époque, en l'an 384, il existât déja des Huns Ephthalites; il faut descendre jusqu'à des temps bien plus modernes, pour en trouver la première mention. Les auteurs arméniens parlent de plusieurs invasions des Huns, dans les pays et dans les régions situées au sud du mont Caucase. Voyez t. 3, p. 277, not. 3, liv. XVII, § 5. Mesrob, historien arménien qui a écrit au dixième siècle, la vie du patriarche Nersès, raconte dans cet ouvrage, dont j'ai déja parlé, t. 3, p. 275, note 3, liv. XVII, § 4, une grande invasion des Huns faite en Arménie de concert avec plusieurs autres peuplades Barbares, et en particulier avec les Albaniens. Je dois remarquer à cette occasion que dans le même passage, où le panégyriste Pacatus parle des succès remportés dans l'Orient sur les Sarrasins révoltés, il fait aussi mention des avantages que les généraux de Théodose avaient obtenus sur les Albaniens. Dicam interdictum Scythis Tanaim, et imbelles arcus etiam fugientis Albani? Cette indication me fait penser qu'il faut rapporter ce passage à la guerre contre les Huns. L'historien arménien raconte d'une manière fort confuse l'expédition des Huns, mais ce qu'il en dit, est en somme tout-à-fait conforme avec ce qu'on a tiré sur le même sujet des auteurs grecs. Il a confondu les circonstances de cette guerre avec ce que j'ai rapporté d'après Faustus de Byzance (t. 3, p. 379, liv. XVII, § 66), sur la bataille de Dsirav, dans laquelle les Romains, joints aux Arméniens conduits par le connétable Mouschegh, défirent les Perses unis aux Albaniens commandés par leur roi Ournaïr. Selon Mesrob, ce même Ournaïr prit part à l'irruption des Huns, qui traversèrent toute l'Arménie, prirent Nepherkerd, nommée depuis Martyropolis, dans la Sophène, ravagèrent tout le Vaspourakan, le pays de Daron et les cantons limitrophes, jusque dans les environs de Ninive. Le connétable d'Arménie qui était Mouschegh, selon l'historien, tandis que ce devait être Manuel frère de Mouschegh, se mit à la poursuite des Huns, à la tête des troupes arméniennes réunies aux Ibériens, amenés par leur prince; il poussa les barbares dans les gorges du mont Tmoris, où il les enferma et les défit complètement auprès d'un fort appelé Alki. Le défilé dans lequel ils furent vaincus, reçut à cause d'eux le nom de Honitourhn, c'est-à-dire porte des Huns. Il est fâcheux que Mesrob ait rapporté avec tant de confusion et d'erreurs ce qui concerne cette invasion, qu'il serait si intéressant de bien connaître, pour se faire une juste idée de l'état de l'empire en Orient à cette époque.—S.-M.