On travailla ensuite à démolir le temple. Bientôt ce ne fut plus qu'un monceau de ruines: mais il fut impossible d'en détruire les fondements, construits d'énormes quartiers de pierres[730]. On y trouva gravées des figures tout-à-fait semblables à celles dont les astronomes se servent encore pour désigner la planète de Vénus[731]. Les chrétiens prétendirent que c'étaient des croix[732], et l'on a débité à ce sujet des conjectures fort édifiantes. La croix, selon Socrate et Sozomène, était en caractères hiéroglyphiques, le symbole de la vie future[733]; et Rufin rapporte que, suivant une ancienne tradition reçue en Égypte, la religion du pays et le culte de Sérapis devaient prendre fin quand le signe de la vie paraîtrait aux yeux des hommes[734]. Mais comme cette figure se rencontre sur un très-grand nombre de monuments de l'Égypte, où la croix ne peut avoir lieu, plusieurs savants croient aujourd'hui, avec beaucoup de vraisemblance, que cette figure n'est au contraire qu'un témoignage de l'aveuglement déplorable avec lequel l'idolâtrie prostituait ses adorations aux objets les plus infames. Socrates avoue que, dans ce temps-là même, les païens ne s'accordaient pas avec les chrétiens sur la signification de ce symbole: c'était, selon toute apparence, le Phallus des Égyptiens, et ce qu'on appelle aujourd'hui le Lingam dans les Indes, dont la religion a de grands rapports avec celle de l'ancienne Égypte[735].
[730] Eunapius (in Ædes. t. 1, p. 44 et 45.), parle plusieurs fois, et avec les plus amers regrets, de la destruction du magnifique temple de Sérapis, qui n'était plus de son temps, à ce qu'il assure, qu'un vaste et hideux amas de décombres.—S.-M.
[731] Ἣυρητο γράμματα ἐγκεχαραγμένα τοῖς λίθοις, τῷ καλουμένῳ ἱερογλυφικῷ. Ἦσαν δὲ οἱ χαρακτῆρες, σταυρῶν ἔχοντες τύπους. Socr. l. 5, c. 17. Sozomène paraphrase en ces termes le récit de Socrate. Τινὰ τῶν καλουμένων Ἱερογλυφικῶν χαρακτήρων, σταυροῦ σημείῳ ἐμφερεῖς ἐγκεχαραγμένοις τοῖς λίθοις ἀναφανῆναι. Soz. l. 7, c. 15.—S.-M.
[732] Il s'agit ici d'une croix surmontée d'une sorte d'anneau et fort commune sur les monuments égyptiens; les antiquaires lui ont donné le nom de croix ansée.—S.-M.
[733] Ἔλεγον σημαίνειν ζωὴν ἐπερχομένην, dit Socrate, l. 5, c. 17. Sozomène dit également que les savants prétendaient que ce signe désignait la vie future. παρ' ἐπιστημόνων δὲ τά τοίαδε, ἑρμηνευθεῖσαν σημᾶναι ταύτην τὴν γραφὴν, ζὼην ἐπερχομένην. Les payens assuraient, dit Socrate, l. 5, c. 17, que l'emblème de la croix était commun à Sérapis et au Christ, Ἕλληνες δὲτὶ κοινὸν Χριστῷ καὶ Σαράπιδι ἔλεγον.—S.-M.
[734] Socrate remarque, l. 5, c. 17, qu'à cette occasion beaucoup de gens embrassèrent le christianisme et se firent baptiser. Πολλῷ πλείους προσήρχοντο τῷ χριστιανισμῷ· καὶ τὰς ἁμαρτίας ἐξομολογόυμενοι, ἐβαπτίζοντο. Rufin ajoute, l. 12, c. 29, que les nouveaux convertis étaient plus particulièrement des prêtres, que des gens du commun. Accidit ut magis, dit-il, hi qui erant ex sacerdotibus vel ministris templorum ad fidem converterentur, quam illi quos errorum præstigia et deceptionum machinæ delectabant.—S.-M.
[735] C'était là l'opinion de Schmidt, de Jablonski et de plusieurs autres savants, dont il serait trop long de rapporter les noms; mais il est reconnu maintenant d'une manière incontestable que la croix ansée, si commune sur les monuments égyptiens et dans les inscriptions hiéroglyphiques, y a partout le sens de vie, conformément à ce que les anciens nous ont appris; ainsi, par exemple, le surnom d'αἰωνοβίος, que prenoient les rois de l'Egypte et qui signifie toujours vivant, est rendu par un serpent, emblème de l'éternité, et par la croix ansée, symbole de la vie.—S.-M.
XX.
Débordement du Nil.
Après la destruction de l'idole et du temple, une nouvelle inquiétude se répandit dans Alexandrie. Sérapis était regardé comme le maître des eaux du Nil; c'était dans son temple qu'on mettait en dépôt le nilomètre, c'est-à-dire la mesure dont on se servait pour déterminer la hauteur du débordement. Constantin l'en avait ôtée autrefois; mais Julien l'y avait placée de nouveau. Il arriva que cette année, la crue des eaux tarda plus que de coutume. Les païens en triomphaient: ils publiaient que Sérapis irrité avait maudit l'Égypte, et qu'il la condamnait à une éternelle stérilité. Le peuple murmurait déja: il demandait hautement qu'on lui permît de faire au fleuve les sacrifices prescrits par le rit ancien. Le préfet craignant une sédition ouverte, en écrivit à l'empereur. Ce prince sensé et religieux répondit qu'il valait mieux demeurer fidèle à Dieu, que d'acheter par un sacrilége, la fertilité de l'Égypte: que ce fleuve tarisse plutôt, ajoutait-il, si pour le faire couler il faut des enchantements et des sacrifices impies, et si ses eaux veulent être souillées du sang des victimes. Cette réponse n'était pas encore arrivée, qu'on vit croître le Nil plus rapidement qu'à l'ordinaire. Ses eaux parvinrent en peu de jours à la juste hauteur que l'Égypte désirait; et comme elles continuaient de monter, on en vint à craindre qu'Alexandrie ne fût inondée, et que l'abondance des eaux n'amenât la stérilité, qu'on avait appréhendée de la sécheresse. Les païens se moquèrent publiquement de ce caprice de leur dieu; ils en firent des plaisanteries sur le théâtre; mais plusieurs d'entre eux reconnaissant enfin que le Nil n'était qu'un fleuve, se convertirent au christianisme.